Un cosmopolitisme élitiste, le lycée Bonaparte en 1867

Pierre Albertini | 21/02/2022

« Ce qui donne à Condorcet sa physionomie à part, c’est ce mélange bien parisien de sérieux précoce et de grâce légère, de discipline indulgente et de fronde inoffensive, d’ardeur pour l’étude et de goût pour le plaisir »
Théodore Reinach (discours de distribution des prix, 13 juillet 1924)

Cet article est le résultat d’une commande. Nicolas de Kervern, président de l’Association des anciens élèves du lycée Condorcet, et Jean Duchesne, président honoraire de l’Amicale des professeurs du lycée Condorcet, m’ont très aimablement demandé à quoi ressemblait ce lycée il y a 150 ans. J’avoue m’être pris au jeu et, en utilisant les registres déposés aux Archives de Paris, les palmarès conservés au lycée, les annuaires des anciens élèves de l’ENS, le site Leonore, l’Annuaire des antiques de La jaune et la rouge, le très remarquable Dictionnaire des professeurs de spéciales, les sites généalogiques qui se sont multipliés sur Internet, et même la première édition du Bottin mondain (1903), j’ai eu le sentiment qu’un réel travail d’histoire sociale pouvait être entrepris à cette occasion et je suis parvenu au tableau que voici.

1867, c’est la fin du Second Empire, l’année de l’exposition universelle, de la tournée des grands-ducs et des opérettes d’Offenbach, l’apogée de la fête impériale, trois ans avant la débâcle, l’année terrible, la Commune et la guerre civile. L’Empire, libéral depuis 1860, s’essouffle, les nuages s’accumulent en politique étrangère (Rome, Mexique, Sadowa), la gauche anti-bonapartiste relève la tête –mais la façade tient bon. Paris, encore en chantier, est en train de devenir la Ville-Lumière, le capitalisme industriel bat son plein dans une atmosphère de corruption assez débridée, le réalisme et le positivisme dominent de plus en plus la sphère culturelle, mais la vieille société n’a pas encore capitulé devant les valeurs de la nouvelle. C’est encore le temps des équipages et des promenades élégantes sur l’Avenue de l’Impératrice, des crinolines, des bals des Tuileries, du quadrille des lanciers. Mais c’est déjà le temps du chemin de fer, des grands magasins, des sociétés anonymes, des grèves, de la science expérimentale.

 La sortie du lycée Condorcet, Jean Béraud.

Cette année-là, le lycée Bonaparte, vieux de 64 ans, est déjà bien installé dans le paysage parisien, même s’il a déjà eu trois identités successives (lycée Bonaparte sous le Consulat et l’Empire, collège royal de Bourbon sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, de nouveau lycée Bonaparte après 1848 ; et la valse-hésitation continuera : il sera lycée Condorcet entre septembre 1870 et 1874, lycée Fontanes de 1874 à 1883, date à laquelle il prendra son nom actuel). Il est vrai que, en cette fin du Second Empire, Paris ne compte toujours que 5 lycées : les 4 créations de 1803, Louis-le-Grand, Napoléon (Henri IV), Bonaparte, Charlemagne, plus Saint-Louis, créé en 1820 et que Victor Duruy a spécialisé dans les classes préparatoires scientifiques en 1866. Rollin (actuel Jacques Decour) et Chaptal ne sont pas des lycées stricto sensu mais des collèges communaux, financés par la ville de Paris.  Il n’y a toujours pas de lycées de jeunes filles (ils seront créés par la loi Camille Sée de 1880) et les établissements privés d’enseignement secondaire (qui se sont multipliés depuis la loi Falloux de 1850 et commencent à faire une vigoureuse concurrence aux classes préparatoires des établissements publics) devront encore attendre plus d’un siècle avant de pouvoir s’appeler lycée.

Bonaparte est une institution originale. D’abord, avec Charlemagne, c’est le premier établissement d’enseignement secondaire jamais créé sur la rive droite (sous l’Ancien Régime, tous les collèges étaient concentrés au Quartier Latin). Et, à la différence des lycées de la rive gauche, c’est un externat (même les demi-pensionnaires ne sont pas encore très nombreux : 128 en 1866-1867, un peu moins de 10% de l’effectif, mais ils seront 163 dès l’année suivante). Le fait que le lycée n’ait jamais eu d’internes a beaucoup compté dans son recrutement, dans sa sociologie, dans son atmosphère, dans son image. Les internats accueillaient beaucoup de provinciaux et de boursiers, alors qu’un externat avait par définition une population plus parisienne et plus aisée. Les internats étaient par ailleurs soumis à une discipline très stricte et celle-ci rejaillissait sur toute la vie du lycée : Louis-le-Grand a ainsi connu de terribles révoltes d’internes (en mars 1883, ils ont littéralement tout détruit dans les dortoirs, matelas, sommiers, vases de nuit et même lavabos et il a fallu leur envoyer 60 policiers pour rétablir l’ordre), ce qui explique sans doute que, entre 1856 et 1931, six des proviseurs de Louis-le-Grand aient demandé à finir leur carrière au lycée Bonaparte/Fontanes/Condorcet. Enfin, un externat, même s’il disposait d’une aumônerie catholique, n’avait pas à se soucier de l’assistance de ses élèves à la messe dominicale : à Bourbon-Bonaparte, cela s’est traduit par une laïcisation de fait, ou plus exactement par une discrétion précoce du fait religieux (l’église Saint-Louis d’Antin, paroissiale depuis 1802, n’a jamais été de jure la chapelle du lycée). Cette discrétion, très originale dans l’enseignement public d’avant 1880, a sans doute beaucoup contribué à l’attractivité du lycée dans les minorités confessionnelles. Certes, les programmes conservaient une forte dimension de culture générale chrétienne, ne serait-ce que par les cours de littérature classique, mais les familles de la bourgeoisie protestante et juive n’avaient absolument rien contre l’Esther et l’Athalie de Racine (respectivement au plan d’études des classes de 5e et de 4e) alors qu’elles n’auraient jamais accepté que leurs enfants soient soumis à quelque forme que ce soit d’intransigeantisme catholique, en ces temps de pontificat de Pie IX, d’affaire Mortara et de Syllabus.

Bonaparte est une institution prospère. A la fin du Second Empire, ses effectifs sont en plein boom : ils sont passés de 971 élèves en 1854 à 1392 élèves en 1867, soit une augmentation de 43% en 13 ans. Du coup, le lycée est l’un des deux lycées les plus peuplés de France avec Louis-le-Grand et il sera le lycée le plus peuplé de France sept ans plus tard, quand on atteindra les 1600 élèves. On doit rappeler ici que, en 1867, il y a 77 lycées pour toute la France, soit moins d’un lycée par département, et que la population moyenne de chacun de ces établissements est de 424 élèves. Ces questions d’effectifs sont très importantes pour les autorités, qui craignent la concurrence du privé (Victor Duruy souligne ce point dans sa Statistique de l’enseignement secondaire de 1865) et qui ne méprisent surtout pas les droits d’inscription versés par les familles. L’enseignement secondaire est payant et cher, ce qui en fait l’enseignement de la bourgeoisie : à Paris, l’écolage pour un externe va de 450F à 1000F par an et c’est Bonaparte qui a le tarif le plus élevé (1000F pour tous les élèves, en 8e comme en spéciales, soit le revenu annuel d’un ouvrier qualifié ou d’un instituteur ; à Louis-le-Grand et Henri IV, il y a une gradation, de 550F pour les élèves des classes élémentaires à 850F pour les élèves des classes préparatoires). Le record de frais d’inscription à Bonaparte en 1867 est détenu par Jacques Hussenot-Desenonges, juge au tribunal de la Seine, qui a 5 fils scolarisés en même temps, Raoul, Marcel, Ludovic, Etienne et Jacques, de la 2nde à la 6e, et paie donc tous les ans 5000 F or de frais de scolarité. Cela nous rappelle que, dans la France du Second Empire, l’enseignement secondaire n’est absolument pas démocratisé et qu’il est même excessivement malthusien (du coup, la France de 1867 ne produit que 3340 bacheliers ès lettres et 1563 bacheliers ès sciences, 4903 bacheliers au total, soit à peine plus de 0,5% de la classe d’âge, de 1% de la classe d’âge masculine).

Les effectifs continueront à augmenter dans les trois années suivantes, atteignant 1479 élèves en juin 1870, avant de s’effondrer lors de l’année 1870-1871 (336 élèves seront présents au 1er juin 1871 ; beaucoup d’élèves et leur famille ne reviendront pas à Paris après les grandes vacances 1870 ou fuiront Paris assiégé ; et la Commune, entre le 18 mars et le 28 mai 1871, sera perçue comme une abomination, non seulement par la quasi-totalité des parents mais par la plupart des professeurs ; du reste, en dépit de la consigne de stabilité donnée par Jules Simon depuis Versailles, 8 professeurs soit 20% de l’effectif quitteront leur poste après le 18 mars ; les cours seront totalement interrompus entre le 22 mai et le 3 juin).

A Bonaparte, la demande est forte et on y a d’abord répondu en pratiquant le bourrage des classes (50 élèves par classe est devenu tout à fait habituel : 9 des 30 divisions du lycée atteignent ou dépassent cet effectif en 1866-1867). La situation était devenue si tendue à la fin de la décennie 1850 (avec des classes à 70, 80 et même plus de 100 élèves) qu’on décida d’agrandir le site, qui était jusque là réduit à la seule cour du cloître de Brongniart, datant des années 1780 : au début des années 1860, l’architecte Louis Duc (1er prix de Rome qui avait réalisé la Colonne de Juillet place de la Bastille et le tout nouveau Palais de Justice de l’île de la Cité) fut chargé d’une vaste opération de transformation et d’élargissement, qui donna la cour du Havre, terminée en 1865. Il suréleva d’un étage les bâtiments se trouvant au nord et à l’ouest de la cour du cloître. Et il construisit tout un nouvel ensemble à l’emplacement de l’ancien verger des capucins : le gymnase et les salles d’histoire naturelle au sud, les salles de physique avec les laboratoires  correspondants au nord, et, à l’ouest, le long de la rue du Havre qui menait désormais à la très active gare Saint-Lazare, sous un vaste appartement de fonction, destiné au proviseur, le grand réfectoire des élèves, aux colonnettes de fonte moulée fournies par l’entreprise Cail, très caractéristiques de l’architecture Second Empire. Globalement, Duc n’a pas pu faire de miracle : le lycée, par la taille, reste avec Charlemagne le plus petit des lycées parisiens ; la cour du Havre, où l’on a cherché à maintenir l’accès direct aux salles du rez-de-chaussée caractéristique de la cour du cloître mais sans bénéficier d’un péristyle, n’est pas parfaitement commode (la marquise n’offre qu’une protection très limitée en cas de mauvais temps) ; surtout, moins de 20 ans après les travaux de Duc, le lycée sera de nouveau au bord de l’implosion (à la fin des années 1870, on réquisitionnera l’appartement du censeur et le cabinet du proviseur pour y faire la classe) et il faudra construire un appendice en rupture de continuité, rue d’Amsterdam, le petit Condorcet (édifié en 1882-1883). Cela dit, on peut reconnaître que c’est dans la décennie 1860 que le lycée a pris son apparence actuelle, à cette réserve près que la cour du Havre, alors simplement gravillonnée, n’était pas un lieu d’activités sportives des élèves et que les arbres y étaient sensiblement plus nombreux qu’aujourd’hui. C’est ce que soulignera dans son discours de distribution des prix de 1928 Emmanuel Déborde de Montcorin (1858-1941), évoquant le lycée de sa jeunesse, vers 1870 : « les cours de l’immeuble de la rue du Havre n’avaient pas été réduites comme elles le sont aujourd’hui et leurs arbres, plus nombreux et plus touffus, donnaient l’illusion, maintenant évanouie, d’une forêt ombreuse et spacieuse. »

Nous examinerons successivement 1/les liens étroits du lycée Bonaparte avec le régime impérial au temps de l’Empire libéral, 2/les enseignements et les enseignants du lycée, 3/la sociologie lycéenne : un milieu social élitiste et cosmopolite, 4/des itinéraires variés mais parfois contrariés en direction des élites de la Troisième République.

1. Des liens étroits avec le régime impérial au temps de l’Empire libéral

11. Le comité de haut patronage du lycée

Le lycée Bonaparte a été, à beaucoup d’égards, le lycée de la fête impériale. De cela, nous avons une accumulation d’indices.

D’abord, le « comité de haut patronage du lycée », désigné en 1855 par le ministre de l’Instruction publique parmi les anciens élèves, est composé de cinq grands notables au service du régime. En voici la liste, telle qu’elle apparaît en tête du palmarès imprimé de 1867 :

« Son Excellence Monsieur le Duc de Bassano, Grand-Officier de la Légion d’honneur, Sénateur, Grand Chambellan de l’Empereur,

Son Excellence Monsieur le Marquis de La Valette, Grand-Croix de la Légion d’honneur, Sénateur, Ministre de l’Intérieur,

Monsieur Armand Béhic, Grand-Croix de la Légion d’honneur, Sénateur,

M. le Duc de Padoue, Grand-Croix de la Légion d’honneur, Sénateur,

M. le Marquis d’Audiffret, Grand-Officier de la Légion d’honneur, Sénateur, membre de l’Institut, Président Honoraire de la Cour des Comptes »

Qui sont ces cinq hommes ?

Napoléon Maret, duc de Bassano (1803-1898), est grand chambellan, c’est-à-dire l’un des six grands officiers de la couronne, autant dire l’un des plus importants personnages de la cour des Tuileries. Fils du ministre des relations extérieures de Napoléon 1er en 1811-1813, il a été lui-même diplomate, en poste à Bruxelles sous la Monarchie de Juillet. Le rôle de Bassano dans ce que Xavier Mauduit a joliment appelé le « ministère du faste » est associé à celui de sa femme, issue de la noblesse belge, première dame d’honneur de l’impératrice Eugénie de 1853 jusqu’à sa mort, en décembre 1867.

Charles de La Valette (1806-1881) est ministre de l’intérieur depuis 1865 : ami de Rouher, c’est un partisan de l’Empire autoritaire ; mais c’est aussi un libre-penseur anticlérical, marié à une protestante américaine. Il sera ministre des AE en 1868-1869, puis, à sa demande, ambassadeur à Londres en 1869-1870.

En 1867, Armand Béhic (1809-1891) vient de quitter le poste de Ministre de l’Agriculture, du Commerce et des Travaux Publics qu’il a occupé pendant 4 ans. Cet inspecteur des finances joue toujours un rôle éminent à la tête des Messageries maritimes et des chantiers navals de La Ciotat.

Ernest Arrighi de Casanova, duc de Padoue (1814-1888), appartient à une famille de la noblesse corse, apparentée aux Bonaparte. Lui-même polytechnicien et officier du génie, il a été préfet de Seine-et-Oise sous la Seconde République et, à cette place, a contribué au coup d’Etat de 1851 : il en a été généreusement récompensé et a même été brièvement ministre de l’Intérieur en 1859.

Charles d’Audiffret (1787-1878) est le doyen d’âge : né en 1787, il avait donc été élève du lycée au moment de sa création, en 1803 (il incarne le lien entre l’Ancien Régime et le XIXe siècle, et la synthèse des droites dont rêvait Napoléon III). Il a accumulé tous les honneurs : conseiller d’Etat, président de la Cour des Comptes, pair de France, sénateur. Ayant joué un rôle très important dans la création de l’Inspection des finances, il vient de se faire élire à l’Académie des sciences morales et politiques.

Ces cinq hommes puissants, tous anciens élèves, exercent une tutelle honorifique sur le lycée pendant presque tout le Second Empire. Si l’on ajoute que le baron Haussmann, le duc de Morny, Ferdinand de Lesseps et Eugène Labiche y ont aussi été élèves, il est difficile de ne pas établir un lien symbolique fort entre le lycée Bonaparte et la haute société parisienne du Second Empire, voire l’esprit du Second Empire. 

12. Zola et Glachant

C’est très précisément ce que souligne Zola, dans un paragraphe du chapitre III de La Curée, roman publié en 1871 mais dont l’action se situe sous le Second Empire (théoriquement en 1854, mais le paysage urbain peint par Zola est celui d’après 1865).

« A la rentrée des classes, Maxime alla au lycée Bonaparte. C’est le lycée du beau monde, celui que Saccard devait choisir pour son fils. L’enfant, si mou, si léger qu’il fût, avait alors une intelligence très vive; mais il s’appliqua à tout autre chose qu’aux études classiques. Il fut cependant un élève correct, qui ne descendit jamais dans la bohème des cancres, et qui demeura parmi les petits messieurs convenables et bien mis dont on ne dit rien. Il ne lui resta de sa jeunesse qu’une véritable religion pour la toilette. Paris lui ouvrit les yeux, en fit un
beau jeune homme, pincé dans ses vêtements, suivant les modes. Il était le Brummel de sa classe. Il s’y présentait comme dans un salon, chaussé finement, ganté juste, avec des cravates prodigieuses et des chapeaux ineffables. D’ailleurs ils se trouvaient là une vingtaine, formant une aristocratie, s’offrant à la sortie des havanes dans des porte-cigares à fermoirs d’or, faisant porter leur paquet de livres par un domestique en livrée. Maxime avait déterminé son père à lui acheter un tilbury et un petit cheval noir qui faisaient l’admiration de ses camarades. Il conduisait lui-même, ayant sur le siège de derrière un valet de pied, les bras croisés, qui tenait sur ses genoux le cartable du collégien, un vrai portefeuille de ministre en chagrin marron. Et il fallait voir avec quelle légèreté, quelle science et quelle correction d’allures, il venait en dix minutes de la rue de Rivoli à la rue du Havre, arrêtait net son cheval devant la porte du lycée, jetait la bride au valet, en disant « Jacques, à quatre heures et demie, n’est-ce pas? » Les boutiquiers voisins étaient ravis de la bonne grâce de ce blondin qu’ils voyaient régulièrement deux fois par jour arriver et repartir dans sa voiture. Au retour, il reconduisait parfois un ami, qu’il mettait à sa porte. Les deux enfants fumaient, regardaient les femmes, éclaboussaient les passants, comme s’ils fussent revenus des courses. Petit monde étonnant, couvée de fats et d’imbéciles, qu’on peut voir chaque jour rue du Havre, correctement habillés, avec leurs
vestons de gandins, jouer les hommes riches et blasés, tandis que la bohème du lycée, les vrais écoliers, arrivent criant et se poussant, tapant le pavé avec leurs gros souliers, leurs livres pendus derrière le dos, au bout d’une courroie. »

Le tableau dressé par Zola, par delà le jugement de valeur, nous semble assez bien vu. Le romancier s’est rendu compte que le lycée Bonaparte était devenu, sous le Second Empire, un lieu de conflits de valeurs. Y sont en compétition l’argent, la naissance et l’étude. Le snobisme permet l’alliance de l’argent et de la naissance mais bafoue les valeurs de l’école, qui du coup semblent réservées aux plus modestes et aux plus jeunes. Bref, Zola nous donne à voir les adolescences parallèles, en un même lieu, des futurs doctes et des futurs mondains.

On aura surtout compris que, pour Zola, le lycée Bonaparte est bling-bling. Quelques années plus tard, l’Inspecteur général Victor Glachant, dans son discours de distribution des prix de 1874, insiste plutôt sur son côté chic : « Le nombre des élèves dans toutes les classes est chez vous si considérable qu’on peut  regarder votre maison comme un quadruple lycée [à cette date, la barre des 1500 élèves a été franchie] et, malgré cette affluence, aucun établissement ne cause moins de soucis à l’Administration supérieure. » (allusion transparente au mauvais esprit de Louis-le-Grand). « Nulle part, l’esprit dominant n’est plus libéral mais nulle part il n’est moins suspect de complaisance pour l’anarchie. » (on trouve ici me semble-t-il l’une des premières formulations du « grand lycée libéral », qui restera la périphrase la plus habituelle pour désigner la maison). « Un professeur d’Eton, qui visita vos cours en 1865, écrivait à son retour, dans le Times, que ce lycée était le plus fashionable de Paris. Y avait-il donc aperçu ces distinctions sociales qui se maintiennent, sans choquer personne, dans les hautes écoles de l’aristocratique Angleterre ? Non, mais sans doute il avait été frappé, comme nous l’avons été nous-même, de ce ton réservé, de ces habitudes de politesse qui tempèrent ici les austérités de la vie scolaire. »

13. La Saint-Charlemagne 1868

Cette réputation semble avoir bel et bien pesé sur un choix personnel de Napoléon III en 1867. Le prince impérial venant d’avoir onze ans, son père décida qu’il resterait formé par des précepteurs aux Tuileries mais qu’il ferait toutes les compositions trimestrielles des élèves de septième, au lycée Bonaparte. L’établissement a sans doute été choisi en raison de sa proximité (dix minutes en voiture à cheval depuis le palais et la rue de Rivoli, même si l’avenue de l’Opéra n’est pas encore percée : elle ne le sera qu’entre 1876 et 1879), ladite proximité expliquant sans doute qu’on trouve au lycée un nombre non négligeable d’enfants de fonctionnaires et d’officiers de la couronne en poste aux Tuileries. Par ailleurs, il se pourrait bien qu’aient pesé en faveur de Bonaparte la douceur de sa discipline et la politesse de ses mœurs, deux caractéristiques auxquelles l’impératrice, comme beaucoup de femmes de la bonne société à la même époque, ne devait pas être insensible (plusieurs discours de distribution des prix, dans la décennie suivante, souligneront l’influence des mères de lycéens de Bonaparte/Condorcet/Fontanes, parfois pour la déplorer).

Quoi qu’il en soit, le jeune prince n’a manifestement pas été un élève éblouissant puisque son nom n’apparaît jamais au palmarès de 1868. Mais il a présidé au lycée, cette année-là, le banquet de la Saint-Charlemagne, qui n’eut pas lieu le mardi 28 janvier (jour de la fête en question) mais, selon l’usage local, le samedi suivant, en l’occurrence le 1er février. La presse qu’on qualifierait aujourd’hui de « people » se passionna pour l’événement, qui fut l’une des premières apparitions publiques de l’héritier de la couronne, à quelques semaines de son 12e anniversaire. Voici le compte rendu qu’en fit Le Monde illustré du 8 février 1868, sous le titre « La Saint-Charlemagne au lycée Bonaparte ».

« Cette charmante fête, si chère aux écoliers, vient d’être célébrée au lycée Bonaparte avec une solennité toute nouvelle.

On sait que le Prince Impérial prend part aux devoirs et aux compositions de ce lycée. Sa présence au banquet annuel était un droit acquis par deux places de premier en latin et en arithmétique [Je ne suis absolument pas sûr de la véracité de ce point].

A dix heures précises, le Prince est arrivé au lycée Bonaparte, accompagné du général Frossard, son gouverneur, de MM. Bachon et deLigniville, ses écuyers, et de M. Filon, son répétiteur. [On voit ici que Louis-Napoléon intervient non pas en tant qu’élève mais en tant que prince, ce que le reste de la cérémonie va souligner.]

Son Altesse a été reçue par M. Duruy [ministre de l’Instruction publique] assisté de M. Charles Robert, secrétaire général du ministère de l’Instruction publique, par le recteur de l’Académie [en fait, le vice-recteur, M. Mourier] et par M. Legrand, proviseur du lycée [Ministre, recteur, proviseur, c’est le comité d’accueil le plus prestigieux possible].

Le Prince s’est rendu d’abord dans les appartements merveilleusement décorés du proviseur [j’imagine que c’est là qu’a eu lieu la remise de plusieurs décorations, dont la Légion d’honneur accordée à un professeur de 5e, M. Romtain, pour 34 années de service] et, de là, dans la salle du banquet [l’actuelle salle Francis Poulenc] où son arrivée a été saluée par les plus vifs applaudissements de ses condisciples.

S.A. a pris place à une table d’honneur de dix couverts.

Derrière cette table, se tenaient, en habit bourgeois et debout, M. Duruy et son secrétaire général, le recteur et le proviseur, le général Frossard, MM. Bachon et de Ligniville. [Le fait que le jeune prince, qui n’a pas encore 12 ans, dîne assis devant un ministre et des hauts fonctionnaires debout renvoie très clairement au dispositif du dîner au grand couvert tel qu’il existait à la cour sous l’Ancien Régime.]

La salle avait été décorée avec beaucoup d’élégance et de goût.

Le Prince Impérial était vêtu très simplement, en drap noir, et ne portait aucun insigne.

Il va sans dire que la plus grande expansion, que la plus vive gaieté présidait à ce banquet, composé d’une centaine d’enfants [Comme le lycée compte 26 classes à partir de la 6e, cela signifie que chacune d’elle est représentée par environ 4 élèves]. L’Empereur avait envoyé cent bouteilles de champagne pour arroser une quantité énorme de perdreaux, de lièvres et de faisans. [On notera que 1/la débauche de gibier renvoie également à l’imaginaire de la cour, 2/personne ne semblait alors choqué de faire boire à un enfant toute une bouteille de champagne.]

M. Duruy a porté un toast à l’Empereur et M. Legrand a prononcé un discours très sympathique au milieu d’un tonnerre d’applaudissements.

Ensuite, un élève de quatrième, le jeune Cornudet, s’est approché du Prince et a bu à sa santé.

Le Prince à son tour a porté un toast au proviseur et à la prospérité du lycée Bonaparte.

La salle du banquet offrait un spectacle charmant : d’un bout à l’autre c’était un joyeux cliquetis de fourchettes et de verres [ce qui semble indiquer que les élèves ont trinqué entre eux], une vue réjouissante de visages épanouis, de têtes enfantines et de gracieux sourires.

Vers une heure, le Prince Impérial s’est retiré au milieu des acclamations et des vivats de ses condisciples ». [On comprend ici pourquoi la Saint-Charlemagne était toujours célébré un samedi : on se couchait tard et il fallait bien tout un dimanche pour cuver tout ce champagne.]

Cette cérémonie bon enfant contraste très nettement avec celle qui se déroula quelques mois plus tard rue Saint-Jacques. Le 10 août 1868, le prince impérial présidait en Sorbonne la distribution des prix du concours général. Un des lauréats, Godefroy Cavaignac, élève à Charlemagne, fils du général républicain qui avait refusé de prêter serment à Napoléon III, refusa de se lever à l’appel de son nom pour aller chercher sa récompense –et fut applaudi d’une partie de l’auditoire. Au récit de l’incident, l’impératrice éclata en sanglots, en lâchant la célèbre formule : « on ne nous passe plus rien ! » L’événement fut très largement commenté dans les milieux républicains, qui reprenaient alors du poil de la bête –et l’on fut dès lors obligé de limiter les apparitions publiques du jeune prince.

2. Un temple des humanités doté d’une remarquable équipe de professeurs de lettres

21. Les humanités classiques sur la rive droite

Le lycée Bonaparte est en 1867 un établissement à l’autorité intellectuelle solidement établie. Certes, les trois premières décennies de son existence ont été plus modestes que celles des établissements de la rive gauche, que soutenait une tradition vieille de plusieurs siècles. Mais, depuis la Monarchie de Juillet, les résultats du lycée n’ont cessé de s’améliorer et ses effectifs de s’accroître –et l’on peut dire que la phase de rattrapage s’est achevée au début du Second Empire.

Son très estimé proviseur, Charles  Legrand, né en 1809, est arrivé à Bonaparte en 1865, après un long provisorat de treize ans à Saint-Louis, où il a commencé à mettre en application les importantes réformes décidées par le ministre Victor Duruy pour cet établissement, désormais spécialisé dans les classes préparatoires scientifiques. Charles Legrand, qui a la dure mission de succéder rue du Havre à un proviseur bien vu du régime, le catholique conservateur Bernard Forneron, normalien littéraire qui avait été recteur (de 1850 à 1853) puis proviseur de Louis-le-Grand (de 1853 à 1856) avant d’arriver à Bonaparte et d’y présider aux travaux d’agrandissement de la cour du Havre, se révélera à la hauteur de sa tâche et fera à la tête du lycée Bonaparte-Condorcet-Fontanes un autre provisorat de treize ans, jusqu’à sa retraite, en 1878 (un de ses derniers actes officiels a été la rédaction d’une attestation pour la candidature de Bergson à l’ENS : « Le jeune Bergson, ancien prix d’honneur de rhétorique au concours général, est actuellement l’élève le plus distingué du lycée Fontanes. Il a une aptitude remarquable pour la philosophie et les sciences mathématiques. »). Le proviseur est alors une divinité toute puissante, qui peut rétrograder ou renvoyer n’importe quel élève à tout moment sans préavis (on est généralement renvoyé pour avoir refusé un redoublement, « sorti pour n’avoir pas voulu descendre », ou pour « excès de paresse » ou pour « inaptitude aux études classiques » ; on notera que le proviseur a ainsi exclu son propre rejeton, Charles Legrand fils, rhétoricien, en décembre 1866 ; un peu plus tard, dans la même année scolaire, il renverra deux élèves de 3eD, Eugène-Henri Charlot et Albert Riberolles, pour « chanson obscène »). Mais il ne semble pas avoir abusé de ses prérogatives : l’agrégé des lettres Dupré, qui prononce un des deux discours de distribution des prix de 1868, lui rend hommage en disant qu’il « gouverne ce peuple d’écoliers, foule ondoyante et diverse, avec la fermeté indulgente et éclairée d’un sage chef de famille, chef sympathique entre tous, dont l’autorité, toujours enveloppée de bienveillance et de courtoisie, s’impose, pour ainsi dire, sans se montrer, et n’en est que plus respectée ».

Le censeur, Joseph Chevriaux, né en 1816, arrivé en 1866, est une forte personnalité, qui a connu un itinéraire très original. Entré 3e à 18 ans à l’ENS en 1834, il en est sorti chargé de cours d’histoire au lycée de Nancy, où il est tombé gravement malade. Les médecins lui ont alors recommandé l’exercice physique et, les prenant au mot, il s’est engagé dans l’armée, pour une carrière qui devait durer 10 ans, accédant rapidement au grade de sous-lieutenant. En 1848 il est chargé de l’organisation de la garde nationale mobile ; lors de l’émeute du 15 mai, il commande la garde du palais du Luxembourg ; aux journées de juin, il participe à la répression, prend la barricade du coin de la rue Saint-Jacques et de la rue des Mathurins ; de là, il est envoyé en Corse, où il reste deux ans. Sa santé s’étant parfaitement rétablie, le capitaine Chevriaux décide en 1850 de réintégrer l’enseignement et il est nommé professeur de rhétorique au lycée de Moulins, avant d’opter pour une carrière d’administrateur. D’abord proviseur du lycée de Tournon, puis de Nice (au moment de l’annexion, en 1860), puis de Rouen, il est nommé censeur à Bonaparte en 1866. La guerre de 1870 rallume sa flamme militaire et, au 4 septembre, il est nommé commandant de l’Hôtel-de-Ville, avec le grade de lieutenant-colonel. Prisonnier de la Commune à Mazas puis à la Roquette, il passe très près de l’exécution sommaire le 23 mai 1871. Il finira sa carrière inspecteur de l’académie de Paris.

Sous la houlette de ces deux hommes chevronnés enseignent à Bonaparte 45 professeurs et 14 maîtres élémentaires, répétiteurs et préparateurs, ce qui est considérable (trois fois l’effectif d’un lycée de province, malgré l’absence complète de surveillants d’internat). Cette abondance professorale s’explique bien évidemment par le fait que l’on trouve au lycée plusieurs divisions d’une même classe (en 1866-1867, 1 division de 8e, 3 divisions de 7e, 4 divisions de 6e, 4 divisions de 5e, 4 divisions de 4e, 4 divisions de 3e, 3 divisions de 2nde, 2 divisions de rhétorique, 1 division de philosophie, 1 division de mathématiques préparatoires, 2 divisions de mathématiques élémentaires, 1 division de mathématiques spéciales ; dès l’année suivante, on crée une division supplémentaire de 8e et une autre de 4e).

Bonaparte est un établissement du cadre parisien, dont les professeurs sont en milieu et fin de carrière, quasiment tous agrégés (43 sur 45, soit 96%, alors que la moyenne nationale est de 30% à 35% dans les lycées) et souvent normaliens (27 professeurs sur 45 sortent de l’ENS, soit 60% ; le professeur de philosophie et tous les professeurs de mathématiques, de physique, d’histoire sont normaliens, de même que 10 des 11 agrégés des lettres).

Ces enseignants triés sur le volet ont connu une très classique peregrinatio academica avant d’arriver à Bonaparte : on peut prendre l’exemple d’Eugène Manuel (1823-1901), l’un des professeurs de 3e en 1867. Entré à l’ENS en 1843, agrégé des lettres en 1847, professeur à Dijon, puis à Grenoble, puis à Tours, il fait des suppléances à Saint-Louis et à Charlemagne, avant d’être nommé à Bonaparte comme professeur de 4e en 1855 (il y est nommé professeur de 3e en 1859). Benjamin Aubé (1826-1887), l’unique professeur de philosophie de la maison, a connu une carrière du même type : normalien de la promotion 1847, agrégé de philosophie en 1851, il a enseigné pendant 11 ans dans des lycées de province (à Saint-Etienne, Pau, Angoulême, Reims, Nantes, Orléans), a soutenu ses thèses en 1861 (thèse française sur Saint Justin, thèse latine sur Constantin), a été chargé de cours à la faculté des lettres de Douai de 1861 à 1864, avant d’être nommé au lycée de Versailles, puis, presque aussitôt, à Bonaparte, où il enseignera jusqu’à son départ en retraite, en 1884 (il mourra en 1887).

La plupart des professeurs de Bonaparte y terminent leur carrière : c’est le cas du philosophe Aubé, c’est le cas des littéraires François Perrens, Maxime Gaucher, Victor Cucheval, Louis-Ernest Dupré, Eugène Réaume, Alfred Quinot, des historiens Louis Grégoire, Jules Bonnefont, Jules Pinard, de l’angliciste Alexander Spiers, du germaniste Joseph-Numa Charles, du physicien-naturaliste Paul-Léon Fargues de Taschereau, des mathématiciens Charles Broye, Etienne Tombeck, Auguste Bertauld, Alexis Ventéjol.

L’attractivité du lycée s’explique en partie par la rémunération de ses enseignants : les enseignants « du cadre parisien » ont un fixe annuel qui va de 3500F à 4500F (selon le niveau d’enseignement ; alors que les professeurs « des départements » touchent un traitement compris entre 2000F et 2400F) et à ce fixe s’ajoute une prime d’effectifs de 3000F (alors que, dans les départements, cette prime oscille entre 800F et 1200F, exception faite de Bordeaux et de Lyon, où elle atteint 2500F). Bref, un agrégé de Bonaparte gagne de 6500 à 7500F par an, ce qui fait très clairement de lui un bourgeois : le taux d’imposition étant très bas, de l’ordre de 2%, il peut loger dans un bel appartement de 6 pièces du quartier de l’Europe, avoir une domestique à demeure et prendre régulièrement des vacances loin de Paris. Autres avantages matériels : les professeurs ne paient pas les frais de scolarité de leurs fils (on comprend que ceux-ci soient massivement scolarisés à Bonaparte) ; et ils peuvent arrondir leurs fins de mois en donnant des leçons particulières ; ils peuvent même loger chez eux des pensionnaires payants (j’ai pu constater que cinq élèves externes du lycée étaient logés par un professeur en 1867 : le Bordelais Guestier et le fils illégitime Edouard Delessert chez Gidel, l’Alsacien Sée et le Parisien Oulman chez Manuel et le fils du général de Berckheim chez Pinard). A ces avantages, qui concernent peu ou prou tous les lycées de Paris, s’ajoute l’aura spécifique de Bonaparte, lycée réputé pour la douceur de ses mœurs et la bonne éducation de ses élèves.

D’une façon générale, ce petit milieu professoral a tous les caractères d’une élite reconnue : 29 des 45 professeurs de Bonaparte ont reçu les palmes académiques (17 au premier grade, celui d’officier d’académie, 12 au second grade, celui d’officier de l’Instruction publique), 10 sont chevaliers de la Légion d’honneur (de même que le censeur, le proviseur étant officier). Certains accèdent même à la notoriété en dehors du lycée : le physicien Louis-Joseph Troost (1825-1911, de la même promotion d’ENS que Broye et Tombeck), en poste à Bonaparte depuis 1855, sera dès 1868 maître de conférences de chimie à l’ENS, en 1874, professeur de chimie à la faculté des sciences de Paris, en 1884 membre de l’Académie des sciences, qu’il présidera en 1905 ; François Perrens (1822-1901), qui a été le professeur de seconde (détesté) de Paul Verlaine avant d’être nommé professeur de rhétorique, est un historien éminent, auteur d’une monumentale Histoire de Florence, collaborateur de la Revue des Deux Mondes, ce qui lui permettra de se faire élire à l’Académie des sciences morales et politiques en 1887 et de terminer sa carrière inspecteur général honoraire ; Eugène Manuel (1823-1901), qui est professeur de 3e à Bonaparte en 1867, a aussi été l’un des trois fondateurs de l’Alliance israélite universelle en 1860 (création très importante dans l’histoire de l’occidentalisation des juifs du monde méditerranéen), tout en écrivant des poèmes d’inspiration hugolienne (qui eurent un réel succès dans les écoles primaires des débuts de la Troisième République, notamment les Poésies de l’école et du foyer) et en militant pour la cause républicaine : chef de cabinet du Ministre de l’Instruction publique en 1871-1872, il sera inspecteur d’académie en 1872 et inspecteur général en 1879.

Bonaparte est un établissement qui prépare au baccalauréat mais aussi aux grandes écoles, ou, comme on disait alors, aux « écoles du gouvernement » : on y trouve une classe de mathématiques spéciales, dont les résultats sont dans l’honorable moyenne (7 reçus à l’X pour 29 présentés en 1867, 5 reçus pour 44 en 1868 ; 1 reçu à l’ENS en 1867, 0 en 1868) mais s’amélioreront sensiblement dans la décennie 1870. A Bonaparte, on pratique également, du côté des littéraires, ce qu’on appelle alors la « vétérance de rhétorique » : des élèves déjà bacheliers reviennent en rhétorique pour s’y préparer aux épreuves du concours de l’ENS, ce qui oblige l’administration à soigneusement distinguer, dans les palmarès, les « vétérans » des « nouveaux » (en 1867-1868, à Bonaparte, sur un total de 124 rhétoriciens, on compte 13 vétérans). Cette pratique, qui nous paraît curieuse et qui durera pourtant jusqu’aux années 1890, est due au fait que les épreuves du concours de l’ENS sont alors très proches, dans leur esprit, des épreuves d’humanités classiques du concours général (on y trouve alors la version latine, le discours latin, les vers latin, le thème grec). Mais la pratique se complique localement : on fait à Bonaparte sa vétérance de rhétorique avant son année de philosophie, où l’on retrouve la possibilité de la vétérance (en 1867-1868, il y a 6 vétérans de philosophie et 60 nouveaux). Au concours 1868, deux des dix-huit admis à la section des lettres de l’ENS viennent de Bonaparte (Gustave Bloch, reçu 1er, et Emile Fillion, reçu 15e) mais tous les deux sont la même année « nouveaux » en classe de philosophie (ils étaient vétérans de rhétorique l’année précédente). La complication atteindra un maximum avec Bergson qui, en 1876, intercalera une année de mathématiques élémentaires dans ses années de préparation au concours des lettres de l’ENS.

Le poids des humanités classiques est considérable (tous les élèves de Bonaparte s’adonnent au latin dès la 8e et au grec dès la 6; le lycée est en effet l’un des rares -sept pour toute la France- où l’on n’ait pas ouvert, après 1865, de classes dites « d’enseignement spécial », sans latin ni grec). C’est ce qui explique que la moitié du corps enseignant soit composée d’agrégés de grammaire et des lettres (les agrégés de grammaire enseignent dans les classes de grammaire, 6e, 5e, et 4; les agrégés des lettres enseignent dans les classes de lettres, 3e, 2nde et rhétorique, nom qu’on donne alors aux classes de 1ère ; chaque professeur a une classe et une seule, où il enseigne le français, le latin et le grec ; on est ainsi professeur de 6e, de 3e, de 2nde, de rhétorique ; en fait, c’est un peu plus compliqué pour les chaires de rhétorique qui sont coupées en deux, français et grec d’un côté, latin de l’autre, chaque titulaire complétant son service dans des classes scientifiques).

La fin de la décennie 1860 voit du reste une réaction humaniste : l’expérience de la bifurcation tentée par Fortoul en 1852 a été abandonnée en 1865 (elle créait deux filières entre la 3e et la rhétorique, l’une plus littéraire, l’autre plus scientifique). En 1867, les élèves attirés par les sciences doivent attendre en théorie la fin de la rhétorique pour entrer en classe de mathématiques élémentaires (c’est tout de même le choix de plus de la moitié d’entre eux, puisqu’on compte, en 1867-1868, 72 élèves de mathématiques élémentaires pour 59 élèves de philosophie : on mesure ici le prestige de l’Ecole polytechnique dans la bourgeoisie parisienne ; surtout, il subsiste une bifurcation de fait car il existe une classe dite de mathématiques préparatoires préparant à la classe de mathématiques élémentaires, où entrent des élèves venus des classes de 4e ou de 3e d’autres établissements et dont certains n’ont jamais fait de latin : cette classe semble avoir donné beaucoup de souci à l’administration de Bonaparte). Ajoutons à cela que la pédagogie des humanités est très conservatrice : on pratique la version et le thème dans toutes les classes, mais aussi, à partir de la 4e,  les vers latins, en 2nde, la narration latine, en rhétorique, le discours latin, en philosophie, la dissertation latine. Autrement dit, on n’apprend pas le latin seulement pour lire les auteurs latins mais également pour l’écrire. L’écrit du baccalauréat (assez sélectif : plus de 40% d’échec) compte deux épreuves de latin sur trois épreuves, un discours latin (en 4h) et une version latine (en 2h), auxquels on a ajouté en 1864 une dissertation philosophique en français (en 3 h). L’oral consiste en une série d’explications/traductions de français, latin, grec, d’interrogations d’histoire, de philosophie et de sciences, subies devant un jury de professeurs de faculté.

Le concours général, qui met en concurrence tous les ans les meilleurs élèves des lycées de Paris et de Versailles, de la 4e aux classes terminales, jouit d’une importance considérable (il pèse beaucoup plus lourd dans la vie lycéenne que la préparation du baccalauréat ; la distribution des prix du lycée a lieu tous les ans début août, le lendemain de la distribution des prix du concours général et la moisson de la veille est systématiquement commentée par les orateurs alors qu’on ne commente jamais les résultats du baccalauréat ni ceux des concours des « écoles du gouvernement »). Il est vrai que Bonaparte est un établissement qui obtient d’excellents résultats au concours général (21 prix et 62 accessits pour la seule année 1867), y compris sous la forme des trois prix d’honneur extrêmement convoités (1er prix de discours latin en rhétorique, 1er prix de dissertation philosophique en français en philosophie, 1er prix de mathématiques en mathématiques spéciales). Le lycée crie victoire en 1868 car il obtient pour la 3e année consécutive le prix d’honneur en rhétorique, du jamais vu. Une vénération locale particulière entoure Julien Girard (double prix d’honneur, en 1839 et 1840, en rhétorique et en philosophie), Hippolyte Taine (prix d’honneur en rhétorique en 1847), Louis-Ernest Dupré (prix d’honneur en rhétorique en 1848), Lucien Prévost-Paradol (prix d’honneur en philosophie en 1849), Victor de Broglie (prix d’honneur en philosophie en 1864), James Darmesteter (prix d’honneur en rhétorique en 1866 et qui passe très près du prix d’honneur en philosophie en 1867 : il obtient le 1er prix de dissertation philosophique en latin mais seulement le 2e prix de dissertation philosophique en français). Ces lauréats du concours général ont donné plusieurs normaliens, comme Julien Girard, Hippolyte Taine et Prévost-Paradol, caciques de leurs promotions respectives, en 1840, 1848 et 1849. La tradition culminera dans la décennie 1870 avec les récompenses de Bergson (prix d’honneur en rhétorique en 1875, 1er prix de dissertation française en philosophie en 1876, 1er prix de mathématiques en mathématiques élémentaires en 1877) et, exactement au même moment, les vingt-deux nominations (dont 11 premiers prix) de Théodore Reinach.

Autre satisfaction pour le lycée, c’est un élève de la classe de rhétorique, Louis-Romain Cornut, ou Romain Cornut le jeune (son père est homme de lettres), qui voit son poème (Les noces de Prométhée) retenu pour le concours de cantate de l’Exposition universelle de 1867. C’est donc sur le livret de ce jeune élève que composèrent Bizet, Boito, Massenet et Saint-Saëns, parmi une centaine d’autres musiciens. Saint-Saëns, Massenet, Weckerlin et Guiraud furent déclarés finalistes par un jury où l’on trouvait Berlioz, Auber, Rossini et Verdi, et c’est Saint-Saëns qui l’emporta.

22. Une élite enseignante dominée par les littéraires

Les professeurs de sciences du lycée sont en nette minorité. La raison en est simple : le lycée ne compte qu’une classe de spéciales, deux classes de mathématiques élémentaires, une classe de mathématiques préparatoires –et il n’y a quasiment pas d’enseignement scientifique dans les petites classes.

Le grand professeur de mathématiques du lycée est Alexis Ventéjol (1820-1897). Né à Tulle, fils d’un huissier et neveu d’un normalien littéraire devenu magistrat, Bernard Beyne, il a été admis en 1842 (en candidat libre) à l’ENS où il a été le condisciple de Pasteur, puis a été reçu 2e à l’agrégation de mathématiques en 1847. Après une pérégrination qui le conduit de Vendôme, à Bourges, Dijon et Lyon, les brillants résultats de ses élèves au concours de l’X le font repérer et envoyer en spéciales à Bonaparte en 1862 : il y reste jusqu’à sa retraite, anticipée pour raison de santé, en 1879. Ventéjol est un très bon professeur, qui connaîtra son heure de gloire en 1872 lorsque sa taupe de 60 élèves aura 23 reçus à l’Ecole polytechnique, mais le proviseur l’accuse d’avoir « trop d’occupations accessoires très lucratives » (autrement dit, de donner trop de leçons particulières à ses propres élèves) ; dans un rapport de 1873, il s’étonne qu’un célibataire ait de tels besoins d’argent, sans savoir que Ventéjol a une maîtresse qu’il épousera en 1877 (c’est une femme du peuple qu’il est obligé de cacher) et qu’il a même une fille non reconnue, née en 1858 (il la reconnaîtra en 1870). Charles Legrand obtient le dédoublement de la classe à la rentrée de 1876 : les élèves de première année (ceux que Ventéjol avait tendance à accabler de répétitions) sont alors confiés à un jeune mathématicien, Benjamin Baillaud, ENS 1866. Ventéjol lui fait la guerre pendant deux ans et Baillaud s’envole en 1878 vers une chaire à la faculté des sciences de Toulouse dont il est nommé doyen l’année suivante (il terminera sa carrière professeur d’astronomie à la faculté des sciences de Paris, directeur de l’Observatoire de Paris, membre de l’Académie des sciences, où il retrouvera ses beaux-frères –et camarades de promotion– Jules Tannery et Edmond Bouty).

Le hasard a voulu que, pendant six ans, Ventéjol soit, à Bonaparte, le collègue de Vintéjoux, Corrézien, normalien et mathématicien comme lui. En 1852, Félix Vintéjoux (1833-1921), petit-fils d’un médecin et d’un notaire, fils du maire républicain du Lonzac, a été renvoyé du lycée de Limoges où il était élève de spéciales pour être entré en relation avec une jeune fille habitant une maison voisine du lycée. Commence alors pour lui une période extrêmement difficile, en plein Empire autoritaire : en 1852-1853, il est élève à Saint-Louis mais on lui interdit de se présenter à l’ENS ; en 1853-1854, il est chargé de cours de sciences à Tulle et la même mésaventure se reproduit (« la vocation morale lui manque ; il paraît dépourvu de convictions religieuses ») ;  en 1854-1855, il est régent de mathématiques à Pontarlier et de nouveau interdit de concours d’ENS ; en 1855-1856, répétiteur ès sciences au lycée de Besançon, il est enfin autorisé à concourir (grâce au soutien décisif du recteur) et il est reçu. Agrégé de mathématiques en 1861, il arrive à Bonaparte en 1866 et y reste jusqu’en 1872, date de sa nomination en spéciales à Saint-Louis, où il terminera sa carrière en 1888 (son fils, René, 1869-1967, sera lui aussi normalien, agrégé de mathématiques et professeur de spéciales ; sa fille, Marguerite, épousera un très brillant haut-fonctionnaire, Clément Colson, X-Ponts, vice-président du Conseil d’Etat entre 1922 et 1928 ; son arrière-petit-fils, Philippe Dargenton, énarque et inspecteur des finances, sera un des collaborateurs de Valéry Giscard d’Estaing dans les années 1960).

Les autres professeurs de mathématiques sont Broye, Tombeck et Bertauld. Charles Broye (1827-1886), fils de chef de bataillon, frère de général, est un Franc-Comtois. Né à Salins (Jura), il a été élève au lycée de Besançon de la 3e à la classe de mathématiques élémentaires, avant d’entrer à l’ENS en 1848 et d’y préparer avec succès l’agrégation de mathématiques. Nommé à Bonaparte en 1866, ce célibataire y termine sa carrière, mourant à Salins pendant les grandes vacances de 1886. Henri-Etienne Tombeck (1827-1878), fils de principal, a été élève du collège de Saint-Dizier puis du lycée Charlemagne, lauréat du concours général, normalien (1848), agrégé de mathématiques. Après avoir enseigné à Mâcon et Amiens, il est nommé dès 1853 à Bonaparte, où il termine sa carrière. Auteur d’un Cours complet de mathématiques élémentaires (Traité d’arithmétique, Traité élémentaire d’algèbre, Traité de géométrie élémentaire, Cours de trigonométrie rectiligne, Traité élémentaire de mécanique, Cours de cosmographie), il avait en parallèle une passion pour la géologie (qui lui permit d’accumuler une remarquable collection de fossiles). En congé de maladie en 1875, il meurt à Marseille en 1878. Pierre-Auguste Bertauld (1829-1897), né ds le Calvados, élève au petit-séminaire de Villiers, puis au collège de Bayeux, puis maître-répétiteur au lycée de Caen, est entré à l’ENS en 1853. Après l’agrégation de mathématiques, il est d’abord professeur à Metz, puis à Bonaparte (1866), où il enseigne pendant vingt-trois ans. Admis à la retraite en 1889, il se lance alors dans l’ardent projet philosophique de sauver le spiritualisme, et publie six volumes sur le sujet. Il meurt en 1897.

Benjamin Aubé (1826-1887), le philosophe de la maison, n’a pas très bonne réputation. Ce catholique conservateur, historien du christianisme antique, adepte d’un éclectisme critique (il acceptait les critiques faites par Ravaisson de la philosophie  de Cousin), sera pendant deux ans, dans la décennie 1870, le professeur de Bergson, qui dira de lui : « je lui sais gré de n’avoir laissé aucune trace sur mon esprit ». Le discours de distribution des prix qu’il prononce en août 1867 est un festival de lieux communs conservateurs résumables par la formule : « tout fout le camp ». Maxime Gaucher, qui fut son collègue pendant vingt ans au lycée, a rédigé sur lui une nécrologie ambiguë (Association des anciens élèves de l’Ecole normale, 1888) : il souligne qu’Aubé était extrêmement éloquent (ce qui n’est pas la première qualité attendue d’un philosophe) et qu’il découpait le programme à sa guise, laissant de côté la logique et l’épistémologie pour se concentrer sur les questions de morale et d’esthétique, qu’il traitait avec une abondance oratoire qui l’épuisait ; et il ajoute qu’il aurait excellé dans les fonctions administratives (« il y eût été admirablement à sa place, telle était, outre la notoriété de son nom et l’autorité de ses titres littéraires, l’exquise urbanité de ses manières, sa dignité simple et naturelle, sa bonne grâce, ses allures d’homme du monde, car il avait grand air. »). Gaucher considère du reste que, si Aubé n’a pas été nommé proviseur, inspecteur ou recteur, c’est parce que, très impolitique, il s’était fait des adversaires dans deux camps opposés (chez les catholiques conservateurs comme chez les républicains laïques).

Les trois historiens sont Louis Grégoire, Jules Bonnefont et Jules Pinard.

Louis Grégoire (1819-1897), normalien de la promotion 1838, agrégé en 1841, docteur ès lettres en 1856, après des débuts à Nantes et à Versailles, a fait une longue carrière au lycée –avant de prendre sa retraite en 1883 (son fils, André, également normalien et agrégé d’histoire, fut élève au lycée jusqu’à son entrée rue d’Ulm, en 1872). Louis Grégoire est surtout connu comme auteur d’ouvrages grand-public : il est d’abord le co-auteur d’un très important manuel d’histoire pour l’enseignement secondaire, le Dauban et Grégoire, paru à la fin de la décennie 1860 et qui, pour la première fois, donnait de l’importance aux sources, aux documents, aux citations ; il a publié en 1876 une Géographie générale physique, politique et économique du monde qui eut un grand succès et qu’utilisent encore aujourd’hui les historiens spécialistes du XIXe s quand ils abordent des espaces qu’ils connaissent mal ; il a enfin dirigé (à partir de 1870) un Dictionnaire encyclopédique d’histoire, de biographie, de mythologie et de géographie, énorme encyclopédie portative de plus de 2000 pages, destinée à un vaste public d’autodidactes, dont les ventes, considérables, ont amélioré son train de vie pour le restant de ses jours.

Remarquable professeur, Jules Bonnefont (1825-1881), prit rapidement un grand ascendant au lycée. Né à Paris dans une famille bourgeoise, élève à Charlemagne, lauréat du concours général, normalien en 1845, agrégé d’histoire en 1849, il fut nommé à Bonaparte dès 1855. Son enseignement suscita l’enthousiasme d’un professeur d’Eton, Oscar Browning, qui avait assisté à l’un de ses cours sur la guerre des Deux-Roses en 1865 et qui, à son retour, écrivit ds le Times (31 janvier 1865) : « Il est évident que tout élève intelligent qui passe par un lycée français acquiert une connaissance suffisante de la géographie et de l’histoire… Ces sujets sont enseignés par des professeurs spéciaux et la méthode adoptée est admirable. J’ai assisté à une leçon sur la guerre des Deux-Roses. Le maître connaissait à fond son sujet et les élèves étaient très attentifs. J’ai aussi examiné une collection de compositions historiques faites en classe, sans livres ; je puis dire que, sous le rapport du savoir et du style, ces travaux méritaient de grands éloges. » Célibataire sans enfants, Louis-Jules Bonnefont était un homme d’une très grande générosité, qui recevait beaucoup, donnait avec largesse, tout en hébergeant des pensionnaires chez lui. En congé de maladie en 1876 (il était obèse et apoplectique), il prit sa retraite peu après et mourut à Paris en 1881.

Le plus jeune est Jules Pinard (1837-1876), fils d’un tailleur d’Issoudun, entré à l’ENS en 1856, agrégé des lettres en 1859 (c’est la dernière année de l’agrégation Fortoul incluant l’histoire), nommé à Bonaparte dès 1864. Lui aussi excellent professeur, lui aussi co-auteur de manuels (le Blanchet et Pinard), il est nommé chevalier de la Légion d’honneur dès 1875, au moment même où se manifestent les premiers signes d’une tuberculose qui pousse son médecin à l’envoyer dans le Midi. Quelques mois plus tard, se croyant guéri, il se marie et rentre à Paris, mais il subit une nouvelle attaque du mal et meurt à Nice en 1876. Dans un courrier de 1876 au grand-chancelier, il le presse d’accélérer la remise des insignes et lui signale que c’est le duc de Broglie (père de trois de ses anciens élèves) qui les lui remettra.

Si son professeur de philosophie pose problème, Bonaparte a eu la chance d’avoir d’excellents professeurs de lettres, qui ont beaucoup contribué à sa réputation d’élégance intellectuelle. Ce sont Julien Girard, Charles Gidel, Maxime Gaucher (tous les trois professeurs de rhétorique en 1867), mais aussi Victor Cucheval (professeur de seconde) et Louis-Ernest Dupré (professeur de 3e), qui seront l’un et l’autre professeurs de rhétorique dans les décennies suivantes.

Julien Girard (1820-1898) est sans doute la figure la plus exceptionnelle du lot et la plus incroyablement liée à la maison puisque ce fils de négociant de la Guadeloupe, né en 1820, ayant quitté son île natale à l’âge de 9 ans pour devenir élève du collège royal de Bourbon, double prix d’honneur du concours général en 1839 et 1840 (l’exploit lui valut d’être invité par Louis-Philippe à passer une après-midi à Neuilly avec le duc d’Aumale, qui faisait au même moment sa rhétorique à Henri IV), cacique de l’ENS en 1840, cacique de l’agrégation des lettres en 1843, nommé à Paris dès 1844 (à Charlemagne, puis Louis-le-Grand, puis Napoléon), est revenu à Bonaparte, à sa demande, comme professeur de rhétorique en 1854 et a occupé ce poste particulièrement en vue pendant quatorze ans (il y gagne la réputation d’un « incomparable directeur d’intelligences », fascinant ses classes par son esprit, sa finesse, sa culture, mais aussi par sa droiture, gagnant la réputation d’« une des lumières et une des consciences de l’Université »). En 1868, il est nommé proviseur de Louis-le-Grand mais, là encore, c’est pour revenir exercer la même fonction à Fontanes en 1878 et y rester jusqu’à sa retraite, en 1892. Son départ définitif de Condorcet, 63 ans après sa première entrée dans la maison, fut l’occasion de deux cérémonies particulièrement solennelles, les 27 et 30 juillet 1892 : vinrent le saluer le ministre de l’Instruction publique, Léon Bourgeois, agrégé de philosophie, qui lui annonça qu’il était nommé Inspecteur général honoraire, le ministre des Affaires étrangères, Alexandre Ribot, qui avait été son élève en rhétorique à Bonaparte en 1858, dans une classe de 110 élèves, et le ministre de la Marine (en poste depuis deux semaines), Auguste Burdeau, normalien philosophe qui avait enseigné à Louis-le-Grand lorsque Girard y était proviseur mais qui fut très vraisemblablement choisi en tant que représentant institutionnel de la Guadeloupe (le ministère de la Marine, à cette date, englobe le sous-secrétariat d’Etat aux colonies). Le président de la République, Sadi Carnot, qui lui aussi avait été l’élève de Girard à Bonaparte, envoya un message. L’Association des Anciens Elèves demanda au graveur Oscar Roty, premier prix de Rome (rendu célèbre par la Semeuse), une médaille à l’effigie de Julien Girard, médaille qui figura semble-t-il assez longtemps dans la bibliothèque des élèves (un prototype en bronze argenté est passé en salle des ventes en décembre 2015). Six ans plus tard, le 6 mars 1898, le recteur Octave Gréard, prononçant l’éloge funèbre de Julien Girard, le qualifia « d’une des figures les plus originales et les plus attirantes de l’Université de France pendant la seconde moitié de ce siècle ».

Julien Girard eut une fille, qui épousa l’architecte en chef du palais de Versailles mais mourut jeune, et deux fils : l’aîné, Paul, brillant sujet à Bonaparte en 1867, devint un grand helléniste ; le cadet, Pierre, fit carrière dans la diplomatie (il fut notamment en poste en Egypte, qu’il fit visiter à son vieux père, puis consul de France à Hambourg). On notera que tout le monde tenait Julien Girard pour un créole (ie un Blanc des Antilles) mais que son acte de naissance (dont une copie se trouve dans son dossier de Légion d’honneur) précise bien qu’il est né « homme de couleur libre », fils d’un « homme de couleur libre » (ce qui nous rappelle que, en 1820, l’esclavage existait encore en Guadeloupe). En d’autres termes, Julien Girard pourrait bien illustrer un thème qui n’a pas beaucoup intéressé les chercheurs français mais qui est très important dans la littérature et le cinéma américains, le « passing » (le fait pour un métis de passer pour Blanc).

Charles Gidel (1827-1900) est un autre professeur extrêmement intéressant du lycée Bonaparte. Fils d’un cabaretier de Gannat, en Auvergne (une variante familiale dit : fils d’un joueur de vielle à roue), il commença sa carrière comme répétiteur de collège, en tirant le diable par la queue. La chance de sa vie fut d’être cacique à l’agrégation des lettres 1853 (avec cet effet d’aubaine que les normaliens ne pouvaient pas s’y présenter cette année-là puisque Fortoul leur avait imposé l’année précédente un stage de 3 ans à la sortie de l’Ecole avant de pouvoir être candidats à l’agrégation). Après avoir enseigné au Puy, à Brest, à Angers, à Nantes, et soutenu ses thèses en 1857 (une thèse principale sur Les troubadours et Pétrarque, une thèse latine sur Guillaume le Breton), il fut nommé à Bonaparte en 1860 sur un poste de 3e et décrocha la classe de rhétorique en 1864. En 1878, il fut nommé proviseur du lycée Henri IV ; quelques mois plus tard, proviseur du lycée Louis-le-Grand ; traumatisé par la terrible révolte des internes de Louis-le-Grand en mars 1883, il demanda, comme Julien Girard, à revenir à Condorcet et succéda d’ailleurs à son ancien collègue rue du Havre, en 1892, pour un provisorat de deux ans.

Comme professeur, Charles Gidel était à la fois un classique et un moderne : il croyait à la vertu d’imitation, ce qui renvoie à la vieille tradition rhétorique (il a publié un Art d’écrire enseigné par les grands maîtres, des anthologies, dont une Fleur de la littérature latine et une anthologie de lettres de Mme de Sévigné), mais il s’est aussi beaucoup intéressé à l’histoire littéraire, ce qui au XIXe s vous rangeait parmi les modernes (il a écrit une Histoire de la littérature française, en deux volumes, s’est beaucoup intéressé à la littérature médiévale et même au grec byzantin). En tant que pédagogue, il a cherché à mettre au point une rhétorique française « sensée, juste, naturelle », qu’il décrit dans sa préface à l’Art d’écrire enseigné par les grands maîtres (1879) : avec ses jeunes gens de Bonaparte/Fontanes, il partait des pensées de Pascal sur la littérature, passait ensuite au La Bruyère des Ouvrages de l’esprit, à Fénelon, Vauvenargues, Voltaire, Marmontel et Buffon, faisait jeter un coup d’œil aux idées de Goethe et de Coleridge (ce qui était alors très original), finissait par Joubert. Il est évident que la rhétorique française de Gidel est une rhétorique de la concision et de l’esprit, plus qu’une rhétorique de la prédication, de la période et de l’emphase (l’absence de Bossuet dans son corpus est très révélatrice).

Marié à la fille d’un proviseur de Louis-le-Grand qui fut un temps recteur de Lyon, il en eut quatre enfants : Marguerite, Philippe, Juliette et Gilbert. Charles Gidel s’est occupée personnellement de l’éducation de Marguerite, née en 1863, car il croyait à l’intelligence féminine (il a été du reste de la première cohorte de professeurs à l’ENS de Sèvres, en 1881), lui a enseigné le latin et le grec, lui a fait prendre des leçons d’anglais avec une Anglaise (à quinze ans, pendant les grandes vacances, Marguerite lit le Bleak House de Dickens dans le texte) et il a poussé Marguerite à passer le baccalauréat en candidate libre en 1878 (pour la composition latine, elle est alors la seule fille dans un amphithéâtre de Sorbonne au milieu de 150 garçons) ; reçue à l’examen, Marguerite manifeste assez rapidement les symptômes de la tuberculose qui l’emporte en sa vingtième année. Du coup, les Gidel décident que Juliette ne passera pas le baccalauréat, ce qui n’empêche pas la malheureuse de mourir également du même mal au même âge. Les garçons ont eu relativement plus de chance : né en 1866, Philippe a fait de brillantes études, commencées à Fontanes, poursuivies à Louis-le-Grand puis à l’ENS ; agrégé d’histoire, il a été Inspecteur général à la fin de sa carrière et est revenu à Condorcet prononcer le discours de distribution des prix de 1930 (Jean-Louis Crémieux-Brilhac fut son auditeur) ; Gilbert, né en 1880, fut élève à Condorcet en 4e (quand son père y fut nommé proviseur) et il y resta jusqu’à la khâgne, avant de bifurquer vers les études juridiques, d’être major de sa promotion à Sciences Po, de devenir professeur à la Faculté de droit, spécialiste mondialement reconnu du droit international de la mer (il sera aussi recteur de Paris en des heures singulièrement sombres, d’octobre 1941 à août 1944).

Maxime Gaucher (1828-1888) fut un autre grand professeur de rhétorique de Bonaparte, peut-être le plus grand, et il occupa cette fonction pendant près d’un quart de siècle. Fils d’un rentier qui avait été fonctionnaire au ministère des finances, il entre rue d’Ulm en 1849. Sorti de l’ENS en 1852 sans l’agrégation en raison du coup d’Etat Fortoul, il est cacique à l’agrégation des lettres en 1855, arrive à Bonaparte en 1860, comme professeur de 3e, puis de 2nde, décroche une chaire de rhétorique en 1864 et y reste jusqu’à sa mort, survenue en juillet 1888 (la dernière année, il a Marcel Proust parmi ses élèves, s’enthousiasme pour ses dons littéraires, lui fait lire ses copies à haute voix et lui attribue le 1er prix des nouveaux). Maxime Gaucher, qui enseignait le français et le grec, savait enchanter ses élèves par sa liberté de ton et son ouverture à la littérature contemporaine (critique à la Revue bleue, il était capable de commenter une scène prise dans une pièce de théâtre vue par certains de ses élèves l’avant-veille, un paragraphe de Flaubert, des vers de Baudelaire, sans se soucier le moins du monde du qu’en-dira-t-on : je rappelle que Flaubert et Baudelaire avaient été condamnés par la justice impériale, pour outrage aux bonnes mœurs, en 1857). Maxime Gaucher était aussi un maître de l’ironie féroce. Inspecté un jour de la décennie 1880 par son ancien collègue Eugène Manuel qui s’étonnait de ses choix très inattendus d’auteurs, il lui répliqua du tac au tac : « je n’ai pas l’habitude de faire lire à mes élèves de la poésie de manuel ».

En 1867, Victor Cucheval (1830-1912, son nom complet était Victor Louis-Philippe Cucheval-Clarigny) est professeur de seconde. Fils d’un directeur des messageries générales de France, frère du directeur du Constitutionnel, il est normalien en 1850, lui aussi frappé par les mesures Fortoul de 1852, agrégé (1856), docteur ès lettres (1863) avec une thèse sur les plaidoyers civils de Démosthène et une thèse latine sur Avit de Vienne. Ce professeur très rigoureux, excellent connaisseur de l’éloquence antique et notamment de Cicéron, ce qui lui valut d’être triple lauréat de l’Académie française, fut nommé à Bonaparte dès 1860. Il y fit toute sa carrière, d’abord en 3e, puis en seconde à partir de 1867, enfin, à partir de 1876, en rhétorique, poste qu’il occupa jusqu’à sa retraite, à 69 ans, en 1899. A ce titre, il fut l’autre professeur de rhétorique de Marcel Proust, chargé du latin (et il avait de Proust une opinion nettement moins positive que son collègue Gaucher : « lui sera reçu, parce que c’est un fumiste, mais il en fera refuser quinze ! »). Proust, de fait, éprouvait pour Cucheval une certaine admiration : dans une lettre à Robert Dreyfus d’août 1888, il lui dit que « Cucheval est grossier avec véhémence et ampleur. Un farouche maître d’école, fruste, rude, mais en somme je t’assure que c’est fort agréable. Ce Brunetière très vert, si direct, ne manque pas de saveur. […] C’est un pur délice. Il est l’idéal du bon professeur et n’est pas ennuyeux du tout. » Et Proust d’ajouter : « Quand bien même tu serais cuchevalisé, ça ne te ferait pas de mal. » Le fils de Victor Cucheval, Maurice Cucheval-Clarigny, né en 1863, excellent sprinter, sera en 1882 l’un des quatre élèves du lycée qui fonderont le Racing-Club de France.

Enfin, Louis-Ernest Dupré (1829-1896), professeur de 3e à Bonaparte en 1867, sera 21 ans plus tard le suppléant de Maxime Gaucher en rhétorique (au moment de la dernière maladie de Gaucher) et donc le 3e professeur de rhétorique de Marcel Proust. La vie d’Ernest Dupré, selon son camarade, collègue et panégyriste Emile Mossot dans sa notice nécrologique de l’Annuaire des anciens élèves de l’ENS (1897), « a été simple et enviable : celle d’un excellent père de famille, d’un excellent citoyen, d’un excellent professeur. » « Son existence universitaire s’est passée presque tout entière à l’ombre du clocher natal et le clocher natal a été pour lui le lycée Condorcet. Là s’est écoulée son enfance ; là il a eu ces succès qui sont les gloires de la vie d’écolier et le plus éclatant de tous, le prix d’honneur de rhétorique au concours général ; là il est revenu enseigner de longues années, en 3e d’abord, puis en rhétorique ; là il a reçu en 1879 la croix de chevalier et en 1894 la rosette, si rare dans nos rangs, d’officier de la Légion d’honneur ; là s’est terminée sa carrière de professeur par une mise à la retraite qui a paru à d’autres et peut-être à lui-même un peu bien prématurée. Le reste, l’Ecole Normale, les débuts en province, le passage au lycée LLG, n’a été qu’épisode. » La vérité est que Dupré, fils d’un chirurgien de Joigny (Yonne), normalien de la promotion 1849, a connu, comme Cucheval et Gaucher, la sortie de l’ENS sans l’agrégation, c’est-à-dire les trois années de suppléance dans des lycées de province (en l’occurrence Auxerre, La Rochelle, Vendôme), puis, après son succès à l’agrégation en 1855 (il est reçu 3e, derrière Gaucher, 1er, et Octave Gréard, 2nd), neuf nouvelles années en province (à Vendôme, Limoges, Marseille), avant d’arriver en 3e à Napoléon, puis à Bonaparte en 1864. Il sera nommé en rhétorique à Louis-le-Grand en 1869 et y restera jusqu’en 1878, avant de revenir terminer sa carrière professeur de rhétorique à Fontanes/Condorcet, de 1878 à 1894.

Mossot le décrit ensuite dans son métier de professeur : « Point de rudesse ni d’autorité morose ; nulle contrainte ; un air libre et aisé ; une autorité qui venait du maître et non des règlements ; des leçons qui invitaient plutôt qu’elles ne s’imposaient ; une érudition élégante non moins que sûre ; une parole limpide, facile et nuancée ; une pointe de malice et de raillerie dont s’aiguisait sa qualité maîtresse, le bon sens. C’était un lettré de bonne marque ; c’était aussi le professeur qui convenait entre tous à des jeunes gens que La Fontaine aurait peut-être appelés des délicats, sans vouloir y mettre uniquement un éloge. » (référence assez claire à la sociologie et à la psychologie du lycée). On notera que Proust n’aurait pas été du tout d’accord avec Mossot : il reconnaissait la gentillesse de Dupré (il écrit à Robert Dreyfus en 1888 : « C’est une âme très affectueuse et délicate dont j’ai pu apprécier le charme dans un corps de vieux grognard ») mais il le trouvait « ennuyeux » car trop réservé à l’égard des écrivains contemporains (« Mais à quoi ça te servira-t-il de t’entendre parler d’auteurs modernes par un homme qui ne les aimera qu’avec trop de réserves ? Ça t’embêtera et même ça te fera taper du pied et grincer des dents. Vous discuterez à perte de vue, car c’est un très brave homme et pas raide du tout. Eh bien après ? Il en sortira un peu modernisé. Et toi ? »).

Revenons au panégyrique de Mossot : « Les élèves n’étaient pas les seuls à le goûter. Dans toutes nos réunions, dans toutes nos fêtes, nous étions heureux de le voir prendre la parole. C’était un régal, par exemple, qu’un toast de Dupré. Il excellait dans l’art si difficile de se faire écouter et, longtemps, à la fin d’un dîner, il se levait, lançait à sa droite et à sa gauche un coup d’œil aimable et malin, et commençait. D’une voix lente et posée, il déroulait, sans se répéter jamais d’un toast à l’autre, des phrases simples et harmonieuses, qui disaient ce qu’il fallait dire ce jour-là, avec un tel à-propos, un tel tact, une telle justesse que les plus impatients en oubliaient leur café et leur cigare. Aussi était-il notre orateur attitré. » De fait, Mossot a raison, c’est Dupré qui prononça l’adresse (absolument exquise selon les témoins) des professeurs du lycée Condorcet au proviseur Julien Girard, le jour de son départ, le 27 juillet 1892.

On aura noté que Girard et Dupré annoncent le professeur retournant, celui qui, élève à Condorcet, y termine sa carrière, comme Paul Desjardins (qui entre au lycée en 8e en 1868 et y enseignera le grec en khâgne jusqu’en 1921), puis Daniel Gallois (1921-1971), puis Robert Wieder (1927-1979), puis Jean Duchesne (1955-2009).

Ce milieu de littéraires est évoqué par Eugène Manuel, dans sa notice nécrologique d’Eugène Réaume, professeur de seconde en 1867, nommé en rhétorique par la suite (Association des anciens élèves de l’Ecole normale, 1888) : « Quel fonctionnaire attaché au lycée Bonaparte (aujourd’hui Condorcet), durant la période qui s’étend de 1858 à 1870, n’a pas présent à la mémoire ce groupe de collègues encore jeunes alors, à peu près du même âge, normaliens pour la plupart, ayant mêmes habitudes, mêmes vues, même existence, arrivés au mariage du même pas, sympathiques les uns aux autres, unis entre eux, sans désaccords ni dissonances marquées, se complétant sans se gêner par la différence des occupations et l’analogie des caractères, s’estimant pour leurs solides et aimables qualités : littérateurs, historiens, grammairiens, savants, tous appliqués à leur tâche dans le silence de l’Empire, attendant avec patience les promotions et les honneurs, et n’ayant que des espérances à long terme ; tous se rencontrant l’hiver aux réunions bourgeoises, à la table de whist ou aux soirées de danse universitaires ; puis, se retrouvant encore, les vacances venues, sur quelque plage normande sans renom, pour de trop courts loisirs dont les survivants ne sauraient parler sans émotion ? » Le tableau est assez juste. Le lien entre ces professeurs est très clairement le libéralisme : Gaucher, Cucheval et Dupré appartiennent à une génération normalienne qui a eu à subir très directement l’Empire autoritaire, le cléricalisme et l’anti-intellectualisme officiel des années 1850 ; du coup, ils ont une pente voltairienne et anglophile, détestent le catéchisme et l’enrégimentement, acceptent le débat y compris sur les questions d’esthétique ou de morale, croient la tradition conciliable avec le progrès. Un autre lien est leur mode de vie : ces hommes s’entendent bien, se reçoivent régulièrement ; plusieurs d’entre eux ont même pris l’habitude, dans la décennie 1860, de se retrouver l’été dans la petite station normande de Lion-sur-Mer (on y loue des maisons pendant deux mois en embauchant comme domestiques des jeunes paysannes des villages environnants). Ce petit coin de Normandie à la Boudin est la villégiature des Gidel, des Cucheval, des Dupré : le matin, on lit et on travaille (c’est pendant l’été que ces professeurs écrivent leurs ouvrages), l’après-midi, on se promène au bord de la mer en se protégeant du soleil, tandis que les enfants jouent au croquet ; vers 18h, les plus hardis se baignent, mais quelques minutes seulement et sans aucun mélange des deux sexes ; le soir, après dîner, on fait de la musique ou du théâtre de chambre. J’ai personnellement séjourné dans la maison de style anglo-normand que les Gidel ont fini par faire construire à Lion : j’étais l’invité d’un arrière-arrière-petit-fils de Charles Gidel, Mathieu Arnoux, qu’un sens aigu de la fidélité familiale avait conduit vers la khâgne de Condorcet, la rue d’Ulm, l’agrégation d’histoire et une chaire d’histoire médiévale dans une université parisienne.

Un mot sur les deux professeurs de langues vivantes.

Les langues vivantes, qui ne faisaient pas partie du plan d’études napoléonien, sont devenues obligatoires au lycée dans les années 1840. Les familles ont le choix entre l’anglais et l’allemand, qui sont enseignés dans toutes les classes à partir de la 6e, l’allemand étant choisi dans un peu plus de la moitié des cas. En 1867, le débat fait toujours rage sur l’utilité de cet enseignement et sur la méthode idéale d’apprentissage (le fait que les aristocrates embauchent des Miss et des Fräulein pour apprendre l’anglais et l’allemand à leurs enfants fait que les récompenses décernées au lycée pour l’anglais et l’allemand sont souvent appelés les « prix des bonnes » ; en sens inverse, les professeurs les plus qualifiés tiennent à affirmer le caractère pleinement universitaire de leur discipline, en mettant en avant ses auteurs classiques ou les avancées récentes de la philologie germanique). Mais, le plus souvent, dans la France du Second Empire, les langues vivantes sont enseignées comme des langues mortes et passent aux yeux des élèves pour la dernière roue du carrosse.

Pourtant, d’après Edmond Lepelletier (qui quitte Bonaparte en 1862, comme son camarade Verlaine), le professeur le plus attachant de la maison est le « maître d’anglais, le bon, le doux et quelque peu grotesque M. Spiers ». Ce professeur britannique d’origine juive, Alexander Spiers (1807-1869), est en fait un excellent lexicographe, qui a fait des études poussées en Angleterre, en France et en Allemagne (il est docteur de l’université de Leipzig) et qui a publié en 1846 un remarquable Dictionnaire français-anglais, devenu immédiatement classique. Spiers fut reçu 3e à la première session de l’agrégation d’anglais, en 1849 (j’observe que, cette année-là, sur 6 postes, 4 allèrent à des Britanniques) et il vécut ensuite confortablement (son succès à l’agrégation triplant ses revenus) avec sa femme (anglaise) et ses cinq fils (Alexandre, Isidore et Charles Maccarthy sont élèves au lycée en 1867), au 10 rue de la Faisanderie, puis au 7 chaussée de la Muette. Il mourut en 1869, à l’âge de 62 ans, après 36 ans de bons et loyaux services à Bourbon/Bonaparte, en ayant publié une Etude des prosateurs anglais (1852), une Etude de la poésie anglaise (1855) et des éditions scolaires de The School for Scandal de Sheridan et des Essais de Francis Bacon. Verlaine l’aimait beaucoup et lui était particulièrement reconnaissant de lui avoir donné les moyens de se débrouiller en Angleterre, lors de ses séjours agités outre-Manche dans la décennie 1870. Si vous avez vu Le Chagrin et la Pitié, vous avez entendu un des petits-fils de Spiers parler de Mers-el-Kebir dans un français impeccable, sans une once d’accent, à l’arrière de sa Rolls : il s’agit du général Sir Edward Spears (1886-1974 ; il a fait modifier la graphie de son nom en 1918, sans doute pour lui donner un air plus anglais), qui fut un très important officier de liaison dans les deux guerres mondiales, traduisit la conversation tendue entre Paul Reynaud et Churchill à Tours le 13 juin 1940 et, 4 jours plus tard, offrit une place dans son avion pour Londres au général de Gaulle. Le bilinguisme familial trouva ainsi, le 17 juin 1940, sa plus haute expression historique.

L’année 1849 avait vu aussi la première session de l’agrégation d’allemand. Joseph-Numa Charles (1821-1905) y fut reçu second, l’un des rares candidats à n’être ni Alsacien ni Allemand. Ce fils de tanneur nîmois, sans doute dirigé vers les études germaniques par le protestantisme familial, fut maître puis professeur d’allemand au lycée de Montpellier de 1842 à 1855, année de sa nomination à Bonaparte où il enseignera jusqu’à sa retraite, en 1877. Traducteur en 1862 des Entretiens de Goethe et d’Eckermann, auteur de nombreux ouvrages pédagogiques (une anthologie de Lessing, Wieland, Herder, Schiller et Goethe, des Tableaux d’histoire de l’Allemagne, une Esquisse de géographie de l’Allemagne) et d’un Dictionnaire classique français-allemand et allemand-français qui connaîtra de nombreuses rééditions jusqu’en 1925, il avait la réputation d’être un professeur hors pair, cultivé, rigoureux, méthodique, lui aussi très aimé des élèves (Joseph Reinach l’appelle « le bon monsieur Charles »). La guerre franco-prussienne et le traité de Francfort seront pour lui un choc terrible : à la retraite, il publie chez Delagrave en 1884 un ouvrage sur L’Allemagne d’aujourd’hui, où il entend prouver que l’Allemagne est un pays en déclin parce que gangrené par le socialisme et la pensée de « Charles Marx » (« l’Allemagne est le principal foyer de ces idées anti-religieuses, anti-patriotiques, anti-sociales qui infectent les deux mondes ») et où il adjure ses compatriotes de ne pas imiter les Allemands en tout (« jusqu’à la coupe de leur tunique et la forme de leurs casques »). Membre du jury de l’agrégation, interrogateur à l’Ecole de Saint-Cyr, Joseph-Numa Charles obtint la croix de la Légion d’honneur en 1867 et la rosette d’officier en 1884.

3. Des élèves appartenant à un milieu élitiste et cosmopolite

Qui étaient les jeunes élèves de Bonaparte en 1867 ?

Je n’ai pas eu les moyens de faire une sociologie exhaustive et rigoureuse des élèves (les registres sont excessivement lacunaires en ce qui concerne la profession des pères) mais je pense pouvoir vous donner quelques indications ou ordres de grandeur.

Globalement, on peut dire que les élèves se répartissent en cinq groupes à peu près équivalents : les fils de propriétaires ou de rentiers (noblesse et noblesse d’apparence), les fils de magistrats, officiers, hauts fonctionnaires (bourgeoisie administrative), les fils de négociants, banquiers, agents de change, manufacturiers (bourgeoisie économique), les fils de médecins, de pharmaciens, d’avocats, de notaires, d’ingénieurs civils et d’artistes (bourgeoisie libérale), les fils de commerçants, d’ « employés » et de moyens et petits fonctionnaires (petite bourgeoisie).

31. Un lycée de la grande bourgeoisie

La plupart des élèves viennent, comme dans les décennies précédentes, de l’environnement immédiat du lycée, à savoir les quartiers du Faubourg Saint-Honoré, de la Chaussée d’Antin et de la Nouvelle Athènes : ce sont des quartiers bourgeois, les quartiers du commerce, du négoce et de la finance sous toutes ses formes classiques. La boutique est loin d’être absente, notamment celle des orfèvres, joailliers, horlogers (un des deux littéraires reçus rue d’Ulm en 1868, Emile Fillion, est le fils d’un horloger du 69 rue Caumartin, qui jouxte le lycée). Mais les fils et petits-fils de régents de la Banque de France sont également très présents : Georges, Etienne et Frédéric Mallet, Georges-William Denière, Jean Casimir-Périer, Georges Goüin, Georges Delamarre, Paul Fontenilliat, Paul Hottinguer, Jacques Henri Conquéré de Monbrison [fils d’une Hottinguer, petit-fils d’une Delessert], Georges de Montgermont [petit-fils de Louis Lebeuf]), avec d’importants appendices du côté des professions libérales (les pères avocats et médecins sont si nombreux que l’administration, bien souvent, oublie de mentionner leur profession ; le père médecin le plus célèbre est Auguste Nélaton, chirurgien personnel de Napoléon III (son fils Charles sera lui aussi chirurgien), son équivalent du côté des avocats est Charles Duverdy, défenseur d’Alexandre Dumas dans ses nombreux procès avec ses éditeurs et par ailleurs directeur de La Gazette des Tribunaux ; mais Georges Berryer, élève de philo, futur avocat, est le neveu du grand avocat légitimiste Pierre-Antoine Berryer, qui passait pour le plus grand orateur depuis Mirabeau, et le petit-fils de Pierre-Nicolas Berryer, l’avocat qui défendit le maréchal Ney). Egalement très nombreux sont les enfants de hauts fonctionnaires et de politiciens : plus de 10% des élèves ont un père diplomate, général, amiral, député, sénateur, préfet, ingénieur des ponts et chaussées, membre du Conseil d’Etat, de la Cour des comptes, de l’Inspection des finances ou de la Cour de Cassation (10 diplomates, 7 généraux et amiraux, 3 sénateurs, 4 conseillers à la Cour de Cassation, 4 membres de la Cour des Comptes, 18 maîtres des requêtes et conseillers d’Etat, 22 ingénieurs des ponts et chaussées, 16 députés, 8 préfets : du Pas-de-Calais, Thévenin de Tanlay, de l’Eure,  Janvier de La Motte, de l’Orne, Matharel, de la Marne, Chassaigne, de Dordogne, Girard de Villesaison, des Hautes-Pyrénées, Massy, du Var, Lescuyer d’Attainville, de Corse, Géry), pour ne rien dire des simples magistrats, des officiers supérieurs, des directeurs, sous-directeurs et chefs de bureaux des ministères.

Quelques exemples. André Rozat de Mandres, élève de 6e, est le fils d’Etienne Rozat de Mandres, X34, inspecteur général des ponts et chaussées, et il sera lui-même inspecteur des eaux et forêts. Alfred Blanche, élève de 2nde, est le fils d’Alfred-Pierre Blanche, juriste, conseiller d’Etat, directeur de l’Ecole d’Administration en 1848, secrétaire général du ministère de l’Intérieur, secrétaire général du ministère de l’Algérie et des colonies et, en 1867, secrétaire général de la préfecture de la Seine et président du conseil de l’ordre du Grand-Orient de France. René Gay-Lussac, élève de 6e, est le fils d’un essayeur en chef de la Monnaie mais il est surtout le petit-fils du physicien Louis-Joseph Gay-Lussac, mort en 1850, dont le parcours réunissait l’Ecole polytechnique, le corps des Ponts, la Faculté des sciences, le Muséum, la Compagnie de Saint-Gobain, l’Académie des sciences, l’Académie de médecine, la Chambre des députés et la Chambre des pairs.

Il n’est pas surprenant, dans ces conditions, que le lycée Bonaparte de 1867 ait accueilli plusieurs fils et petits-fils de ministres, Fortoul en spéciales, Ducos en rhétorique, Pinard et Espinasse en 3e, Busson-Billault en 5e (Philippe Cunin-Gridaine, élève de 3e, est le petit-fils de Laurent Cunin-Gridaine, ministre du commerce et de l’agriculture des années 1839-1848 ; Paul Brame lui-même est le neveu de Jules Brame qui fut ministre de l’Instruction publique dans les dernières semaines du Second Empire ; le grand notaire parisien Emile Fould, père d’Alphonse Fould, élève de maths élem, est le cousin germain d’Achille Fould, ministre des finances de 1849 à 1852 et de 1861 à 1867, ministre de la maison de l’empereur de 1852 à 1860) ; sans oublier le fils de l’amiral Roze, gouverneur de Cochinchine, et le fils du préfet de police Boittelle, élèves de rhétorique, le fils du Directeur général des Postes, Vandal, et le fils du modernisateur de la marine française, Henri Dupuy de Lôme, élèves de 3e, le fils du directeur du Moniteur universel, Cormenin, élève de 4e, les deux fils de l’ingénieur en chef et directeur des travaux de Paris Adolphe Alphand, élèves l’un de mathématiques élémentaires (Emmanuel Alphand) et l’autre de philo (Lodoïs Alphand). Les trois frères Buffet, Pierre, André et Paul, élèves de 4e, de 6e et de 8e, sont les fils d’un député des Vosges, qui a été ministre de l’agriculture en 1848-1849, sera ministre des finances en 1870, président de l’Assemblée nationale en 1873-1875 et président du conseil en 1875-1876. Les deux frères Simon, Gustave et Charles, élèves de philosophie et de rhétorique, sont les fils de Jules Simon, normalien philosophe, opposant au coup d’Etat de 1851, député de Paris depuis 1865, futur ministre de l’Instruction publique des années 1870-1873 et président du conseil de 1876-1877 (Gustave naîtra, vivra et mourra dans l’appartement paternel de la place de la Madeleine).

Le personnel des Tuileries n’est pas en reste : Fergus MacDonald, élève de 4eD, est le fils du duc de Tarente, chambellan de l’empereur, Pierre Napoléon Mathieu de Bourgoing, élève de 7eC pendant trois mois, est le fils de l’écuyer de Napoléon III qui sera député bonapartiste invalidé dans les années 1870, Maurice et Antoine Sautereau, en 2nde et en 7e, sont les fils du colonel Sautereau, commandant militaire du palais des Tuileries, Jacques et Roger de Lauriston, élèves de 5eC et de 7eA, sont les neveux du capitaine de cavalerie Arthur-Louis Law de Lauriston, officier d’ordonnance de l’empereur de 1866 à 1870, Maxime Frossard, élève de 6eD, est le fils du général gouverneur du prince impérial, Louis Lamey, élève de 8eB, est le fils d’un des quatre aides de camp du prince impérial, Christian de Vallée, élève de 7eA, a pour grand-père le baron de Lajus, « maître des cérémonies à l’introduction des ambassadeurs ».

A cela s’ajoutent bon nombre d’enfants d’artistes officiels ou de collectionneurs. L’administration du Louvre est représentée au plus haut niveau par Adrien Prévost de Longpérier, conservateur des Antiques, père d’Henri Jean Paul Adrien de Longpérier (élève de philosophie, qui mourra jeune). Le père de Roger Galichon (1856-1918), élève de 7e, est Emile-Louis Galichon, directeur de la Gazette des Beaux-Arts et président-directeur de la Société française de gravure, à qui sa fortune familiale a permis de voyager dans toute l’Europe et d’accumuler une somptueuse collection de vases, d’ivoires, d’estampes, de gravures et de dessins (y compris de Rembrandt et de Michel-Ange), dont Roger vendra une partie à la mort de son père, en 1875, pour plus de 500.000F, et dont il lèguera un certain nombre au Louvre, en 1918.

On trouve abondance de pères peintres : le très grand bourgeois Théodore-Didier Delamarre de Monchaux (1824-1889), fils d’un régent de la Banque de France qui présida le Jockey-Club, oncle du maréchal Lyautey dont il a peint la mère et les tantes ; le peintre allemand Hermann-Maurice Cossmann (1821-1890), qui se spécialisa dans le pastiche de la peinture du XVIIe s ; le miniaturiste Pierre-Emmanuel de Pommayrac (1807-1880), l’un des artistes préférés de l’impératrice Eugénie ; le prix de Rome Charles Porion (1814-1908) qui nous a laissé plusieurs portraits du prince impérial ; le peintre voyageur Evremond de Bérard (1824-1881), que l’impératrice Eugénie fit inviter à l’inauguration du canal de Suez ; le peintre de genre Louis-Georges Brillouin (1817-1893), qui expose au Salon de 1843 à 1882 ; le peintre de genre Victor-Henri Juglar (1826-1885), élève de Couture ; Jean-Auguste Marc (1818-1886), élève de Delaroche mais plus connu en tant que directeur de L’Illustration de 1860 à 1886 (on sait l’importance de ce périodique dans la seconde moitié du XIXe s).

On trouve plusieurs pères photographes ayant pignon sur rue : Marie-Alexandre Alophe (1812-1883), lui aussi élève de Delaroche, passé de la peinture à la lithographie puis à la photographie et disposant d’une abondante clientèle dans la bonne société ; Frédéric Flachéron (1813-1883), ancien élève des Beaux-Arts, ami d’Ingres, ayant exercé à Rome, où il se maria et où naquit son fils, Louis Flachéron, élève de 7e qui sera peintre mais mourra jeune, en 1885 (Frédéric Flachéron fut un des animateurs du cercle photographique du café Greco et beaucoup de ses photographies finirent dans les collections de la duchesse de Berry) ; Edouard Delessert (1828-1898), père putatif d’Edouard Delessert jr, élève de 5e B, issu de la célèbre famille de banquiers protestants, pionnier de la photographie et notamment du calotype (il a voyagé tout autour de la Méditerranée et a publié un ouvrage photographique sur la Sardaigne) ; Numa Prosper Blanc de Labarthe (1816-1897), photographe millavois installé à Paris en 1854 et dont le fils, élève au lycée en 1867, André François Blanc de Labarthe (1849-1922), reprendra l’affaire mais la transportera à Cannes et Monte-Carlo sous la raison sociale Numa Blanc fils ; Louis-Auguste Bisson (1814-1876), « photographe de SM l’Empereur », ayant créé avec son frère Auguste-Rosalie un très gros atelier, à la Madeleine, Bisson Frères, d’où sont sortis les célèbres portraits de Balzac et de Chopin, les premières photographies du Mont-Blanc et les premiers grands formats.

On trouve au moins quatre pères sculpteurs : Jean Béraud, qui participa aux travaux de la cathédrale Saint-Isaac à Saint-Pétersbourg (c’est la raison pour laquelle son fils, le peintre Jean Béraud, 1849-1935, est né dans l’ancienne capitale impériale russe) ; Alexandre-Henry Dufresne de Saint-Léon (1820-1903), d’une famille de la très grande bourgeoisie, premier prix de Rome, qui pratiqua la réalisation d’armes précieuses, de style Renaissance ou orientalisantes, souvent damasquinées ou imitant la damasquinure (il fut nommé par Victor Duruy inspecteur pour le dessin) ; Jean-François Marie Garnier (1820-1895), sculpteur d’origine lyonnaise dont le Musée d’Orsay conserve un plat en bronze fondu et ciselé intitulé L’enfer des luxurieux ; Joseph-Michel-Ange Pollet (1814-1870), élève de Thorwaldsen, rendu célèbre en 1848 par sa statue d’une femme s’étirant intitulée Une heure de la nuit, auteur de plusieurs bustes de Napoléon III et d’Eugénie, et travaillant pour le Louvre et l’Opéra-Garnier.

On trouve plusieurs pères architectes : Désiré-Henri-Louis Devrez (1824-1896) et Denis Darcy (1823-1904), architectes diocésains (Darcy a été le collaborateur de Viollet-le-Duc et son fils, Georges, reprendra le flambeau) ; Pierre-Joseph Olive (1817-1899), principal architecte du Vésinet, où l’on peut encore voir la villa Olive, auteur de la villa Tourgueniev à Baden-Baden, réalisateur de nombreuses constructions à Paris et à Bruxelles (ses deux fils, Armand et Gustave, élèves de 4e et de 6e, seront également architectes) ; Auguste Guénepin (1821-1891), fils d’Auguste Guénepin (1780-1842), premier prix de Rome et membre de l’Académie des Beaux-Arts (leur fils et petit-fils, élève de 7e au lycée, s’appelle aussi Auguste Guénepin) ; Antoine-Julien Hénard (1812-1887), second prix de Rome, architecte de la ville de Paris ; Joseph-Eugène Lacroix (1814-1873), frère de lait de Napoléon III, architecte de la Maison de l’Empereur et plus précisément chargé des aménagements de l’Elysée (on lui doit l’actuel portail du palais).

On trouve enfin des pères musiciens : Camille-Marie Stamaty (1811-1870), éminent pianiste et professeur de piano très couru de la bonne société, qui écrivit des études à la manière de Czerny et que l’on peut voir enfant sur un très célèbre dessin d’Ingres, La famille Stamaty ; Bernardin Rahn, lui aussi théoricien et pédagogue du piano (1824-) ; Maurice Decourcelle, professeur de piano et compositeur de musique légère (1815-1888) ; Hacynthe Trevaux, maître de chapelle de l’église de la Madeleine ; René-Paul Baillot (1813-1889), professeur de piano au Conservatoire (fils d’un professeur de violon dans la même maison) ; enfin, la mère de René Doumic, Claire-Caroline Doumic (1832-1897), est professeur de solfège au Conservatoire.

On trouve même un père doyen des sociétaires de la Comédie française (Regnier, de son vrai nom Regnier de La Brière, 1807-1885, qui avait brillé dans le rôle de Figaro, avant de se spécialiser dans la comédie contemporaine, dite « en habit noir » [un contemporain écrit : « personne n’a su comme M. Regnier poétiser notre funèbre habit noir »], tout en enseignant au Conservatoire où il fut le professeur de Réjane, de Marguerite Durand et de Coquelin ; il fut doyen des sociétaires de 1865 à 1871 et, si j’en crois une citation fournie par Christophe Charle dans Théâtre en capitales, p. 128, il passait pour l’acteur français le mieux payé de son temps ; son fils, Henri Joseph Charles, est élève de philo en 1867-1868).

On trouve aussi abondance de gens de lettres : les polygraphes Romain Cornut (1815-1874), Edouard Fournier (1819-1880) et Louis de Cormenin fils (1821-1866), le philosophe Jules Simon (1814-1896), les historiens Jules Bastide (1800-1879), René de Bouillé (1802-1882), Célestin Hippeau (1803-1883), Charles-Victor Daremberg (1817-1872), Eugène Halphen (1820-1912), Albert de Broglie (1821-1901) et Cornelis Henry de Witt (1828-1892), les économistes Alexis Bailleux de Marisy (1815-1892) et Emile Barrault (1799-1869), le linguiste Alexandre Chodzko (1804-1891), le magistrat sociologue et romancier Gustave de Beaumont (1802-1866), l’orientaliste Salomon Munk (1803-1867), les théologiens protestants Edmond de Pressensé (1824-1891) et Félix Pécaut (1828-1898), les auteurs dramatiques Ernest Petitjean dit Ernest d’Avrecourt (1807-1871), Louis-François Nicolaïe dit Clairville (1811-1879, l’Alexandre Dumas du vaudeville, auteur des Cloches de Corneville et de La fille de Mme Angot) et Eugène Labiche (1815-1888), alors au sommet de son art.

En revanche, on notera (sans s’en étonner) que les universitaires stricto sensu sont très peu présents (le monde universitaire n’est pas aussi fourni qu’il le sera sous la Troisième République et, très massivement rive gauche, il donne une bonne part de la clientèle parisienne des trois lycées du Quartier latin). On trouve seulement, parmi les parents d’élèves de Bonaparte, trois professeurs au Collège de France (Chodzko, Munk et Daremberg), un professeur à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr (Valier), un professeur d’allemand à l’Ecole des mines (Schlesinger), trois professeurs à l’Ecole de médecine (Nélaton, Chassaignac et Richet), un universitaire retraité (Célestin Hippeau, professeur à la faculté des lettres de Caen, que Victor Duruy charge la même année d’organiser à Paris l’enseignement secondaire des jeunes filles), un inspecteur général (Rendu). Certes, on dénombre parmi les pères d’élèves sept académiciens et membres de l’Institut (à l’Académie française, le prince Albert de Broglie, qui y siège avec son propre père, le duc Victor de Broglie ; aux Inscriptions et Belles Lettres, le conservateur du Louvre et numismate Longpérier et le professeur au Collège de France Salomon Munk ; aux Sciences morales et politiques, le magistrat Gustave de Beaumont, le diplomate Auguste Casimir-Périer et le conseiller d’Etat Cormenin ; aux Beaux-Arts, le conservateur de la Bibliothèque impériale Delaborde) mais on peut penser que l’Académie de médecine est au moins aussi bien représentée que l’Institut de France proprement dit. Le plus gros contingent d’enseignants est de très loin fourni par les professeurs du lycée Bonaparte eux-mêmes : en 1867, sont inscrits au lycée trois Spiers, trois Grégoire, deux Girard, un Gaucher, un Masimbert, un Pasquet, un Feugère (auxquels s’ajoutent le fils de l’économe, Edmond Hamelin, et les fils de deux anciens professeurs du lycée, Schlesinger et Deschanel).

Mais, depuis les environs de 1860, les beaux quartiers ont poussé comme morilles au printemps dans ce qu’il est convenu d’appeler la Plaine Montceau, plus à l’Ouest : on y trouve toutes les rues haussmanniennes qui entourent le parc Montceau, tous les grands axes qui partent de l’Etoile. Si l’on ajoute à cela les jolies banlieues qui font leur apparition au même moment (Maison Laffitte, Le Vésinet, Le Pecq) et qui sont reliées à Paris par la gare Saint-Lazare, on comprend la très forte pression qui s’exerce sur le lycée. Tout un monde de banquiers, d’agents de change, de dirigeants des nouvelles sociétés (de commerce, d’assurances, de transports, de loisirs) tape avec insistance à la porte de la rue du Havre. Georges Mallet, élève de 4e, est le fils du cofondateur du Crédit mobilier et de la Compagnie transatlantique, Marcel Le Bœuf, élève de 8e, est le fils du secrétaire général de ladite Compagnie transatlantique, Mathieu Valéry, élève de 6e, est le fils du directeur de la Compagnie des paquebots de Méditerranée (la compagnie Valéry), Emile Salacroup, élève de maths élem, est le fils du directeur de la Compagnie des chemins de fer d’Orléans, Armand Gemahling, élève de 5e, est le fils du secrétaire général de la même compagnie, Charles Chenu, en 4e, est le fils du mandataire de la maison Cail (un des plus grands métallurgistes de l’époque, célèbre pour ses locomotives et les structures métalliques du palais de l’exposition de 1867, le pavillon circulaire du Champ de Mars), Alphonse Oudry, en maths élem, est le fils d’un industriel qui possède l’usine électrométallurgique d’Auteuil, spécialisée dans la galvanoplastie, technique qui révolutionne au même moment la métallurgie, l’orfèvrerie et même les constructions navales. Surtout, la période voit les propriétaires se convertir à la spéculation en tout genre. Tel qui avait commencé une carrière préfectorale sous la Monarchie de Juillet se lance dans les affaires, comme Alexis Bailleux de Marisy, père d’un élève de spéciales : il devient administrateur du Crédit lyonnais, censeur de la Société générale, membre du conseil d’administration de diverses compagnies de chemin de fer, et écrit des articles économiques dans la Revue des Deux Mondes. Telle famille de conseillers d’Etat et de députés solidement enracinés en province (les Girod de l’Ain) découvre avec enthousiasme l’actionnariat et les chemins de fer (Pierre, élève de 3e en 1867, sera administrateur du PLM). Tel mauvais élève de mathématiques préparatoires (Paul de Chastanet, 1848-1902), dont le père était conseiller à la Cour des Comptes, se fait agent de change et épouse Berthe Offenbach, fille de Jacques. Bientôt, c’est tout le capitalisme financier de la phase A de Kondratieff qui déboule à Bonaparte : innovateurs, spéculateurs, aventuriers y envoient leurs enfants, à l’instar du héros de La Curée.

L’administration n’est pas inconsciente du phénomène : sur le registre alphabétique, une main sans doute un peu inquiète a écrit, en marge du nom de Raymond Halbronn, élève de 4e, « père associé de M. Mirès ». Il faut savoir ici que Jules Mirès est un capitaliste et aventurier de haut vol qui vient de défrayer la chronique (dans les années 1850, il a lancé Le Petit Journal et créé le Crédit mobilier avec les frères Péreire ; tout lui sourit alors et, en 1860, il marie sa fille à Jules de Polignac ; mais, l’année suivante, coup de théâtre, sa Caisse générale des chemins de fer fait faillite et il est condamné à 5 ans de prison pour escroquerie et faux [l’affaire a un immense retentissement et servira de source d’inspiration à Zola lorsqu’il écrira L’Argent]). Le père de Raymond Halbronn, Bernard Halbronn, était bel et bien gérant de la Caisse générale des chemins de fer. D’autres noms d’élèves auraient pu susciter une annotation marginale : car Mirès a été le collaborateur à Marseille (pour la réfection des docks) du grand capitaine d’industrie et financier Paulin Talabot (patron du PLM, fondateur du Crédit lyonnais et de la Société générale), dont le neveu, Léon Talabot, est élève de rhétorique.

Deux exemples me paraissent emblématiques de ce changement de climat. L’un en est l’héritier et l’autre en est l’acteur.

Edmond Blanc, élève de 7e en 1867, est le fils d’un des aventuriers les plus exceptionnels du XIXe s, François Blanc. Celui-ci, né en 1806 dans une modeste famille de villageois du Vaucluse, a suivi avec son frère jumeau, Louis, un cirque itinérant où ils sont devenus manipulateurs de cartes, ce qui leur a donné une sorte d’instinct pour le bluff et la spéculation ; ne parvenant pas à imposer les jeux d’argent en France, ils passent sur les terres du landgrave de Hesse-Homburg et signent avec lui, en 1840, une concession de trente ans, la Société des bains de Homburg, qui attire de très riches joueurs de toute l’Europe à la belle saison ; son frère étant mort et lui-même étant désireux de compenser la baisse d’activité de Homburg en hiver, François Blanc obtient une concession identique du prince de Monaco en 1863 et crée la Société des bains de mer de Monaco, qui détient le monopole des jeux dans la principauté pour 50 ans ; il construit et exploite le casino de Monte-Carlo, fait construire l’Hôtel de Paris, palace le plus luxueux du monde à l’époque, pour attirer les hivernants millionnaires, y réussit parfaitement et devient immensément riche. Fils de François Blanc et de la domestique allemande que celui-ci avait épousée, Edmond se retrouvera cohéritier en 1877 d’une fortune colossale de 72MF (avec ses deux sœurs, devenues par mariage princesse Radziwill et princesse Bonaparte). Il vivra à Paris dans un hôtel particulier somptueux, au 40 avenue Gabriel, sera président de la chambre syndicale des éleveurs de France, fera construire le haras de Jardis et l’hippodrome de Saint-Cloud, tout en étant propriétaire d’un grand quotidien, L’Echo de Paris, et il finira par se faire élire député conservateur des Hautes-Pyrénées en 1893 et 1898.

Le second exemple est celui de Jacques Kulp (1855-1938), meilleur élève de la 6e D en 1867. Appartenant du côté paternel à une famille de banquiers juifs allemands arrivée à Paris dans la décennie 1830 et apparenté du côté maternel aux Königswarter, il sent le vent tourner dans la décennie 1870 : les Königswarter ne bénéficient plus en France de la cote d’amour qui était la leur sous le Second Empire (cette banque germano-hollandaise avait alors tiré un énorme avantage d’avoir été la banque de la reine Hortense et d’avoir fait confiance à son fils, le prince-président, dès 1848) ; l’heure est moins aux banques familiales traditionnelles qu’aux grandes banques d’affaire, dont le modèle est à partir de 1872 la Banque de Paris et des Pays-Bas, où le père de Jacques entre comme administrateur. Après un rapide apprentissage à Francfort, Jacques lui emboite le pas, se fait embaucher à Paribas, et se lance dans le projet fou, à 26 ans, en 1881, d’obtenir pour sa banque la concession de la Banque centrale mexicaine, avec le monopole d’émission de billets de banque : il y réussit si bien, en trois ans, malgré le krach de l’Union générale, que le président de la République du Mexique lui demande de s’atteler à un vaste plan de réorganisation de la dette mexicaine, pour restaurer le crédit de son pays. La réputation internationale de Kulp est définitivement faite : il rentre en France, peut épouser une aristocrate catholique (Blanche Delfau de Pontalba) et meurt en 1938 vice-président de Paribas (je signale que, sur une photo de jeunesse, Jacques Kulp est le parfait sosie de Sherlock Holmes). On notera que Paribas, pendant toute la Troisième République, n’est pas sans lien avec le lycée Condorcet : ses principaux administrateurs, Isaac de Camondo, Edgard Stern et Jacques Kulp, ainsi que son célèbre directeur puis directeur général, de 1908 à 1937, Horace Finaly, sont tous les quatre d’anciens élèves du lycée.

Autrement dit, le caractère grand-bourgeois du lycée, qui était très sensible sous la Monarchie de Juillet, quand le fils Guizot y faisait ses humanités, tend encore à se renforcer en cette seconde moitié du Second Empire. Les élèves d’origine vraiment modeste sont tout au plus une vingtaine au total (1,5% de l’effectif) : un fils de boucher (Joannis Cardon, élève de philo en 1867-1868 et qui meurt brutalement le 11 juillet 1869), deux fils de boulangers (Marius Rabatel, élève de spéciales, Maurice Chevrel, élève de rhétorique, futur IG), deux fils de pâtissier (Arthur Nirascou, élève de 2nde, Adrien Legrand, élève de 5e), un fils de cordonnier (Joseph Dukacinski, en rhétorique, futur agrégé d’histoire ; son père est en fait un aristocrate polonais qui s’est improvisé artisan dans le village ariégeois de Bélesta), un fils de quincailler (Emile Legrand), un fils de concierge (Eugène Enfonce, qui sera rédacteur en chef du Lycéen et du Volontaire et écrira des poésies scolaires et patriotiques), un fils de greffier à la cour de Cassation (Albert Duchesne, élève de 2nde, qui deviendra avocat, député, magistrat), un fils de clerc de notaire (Gaston Sellier, en philo, qui entrera à Saint-Cyr et sera général), un fils de sous-brigadier des douanes (François Collas, en 5e, qui entrera à Saint-Cyr et sera général), un fils de maître plâtrier (Louis-Emile Taverna, en 5e, qui entrera à Saint-Cyr et sera général), trois fils d’instituteurs publics (Léon Barbier, Gustave Bloch, futur normalien et universitaire, et Léon Gény, qui entrera à Saint-Cyr et sera colonel de gendarmerie), un fils d’instituteur libre (Henri Guernand), un fils de « cultivateur propriétaire » à Saint-Amand, département de la Manche (Georges Duhamel, qui passe d’ailleurs en cours d’année au lycée de Caen). Je ne sais où il faut ranger un fils de « tailleur » (Camille Broche), le fils d’un « maître d’hôtel » et les deux fils d’un « huissier de SM l’Empereur » (Alphonse et Charles Lamothe). André Chalory (1857-), élève de 8e, offre un cas un peu particulier : ce fils de joaillier a le malheur de voir son père abandonner le domicile conjugal et se retrouve donc soutien de famille (il est élève à Bonaparte pendant 13 ans, de 1866 à 1879, car il fait 4 ans de spéciales, avant d’y devenir répétiteur pendant 15 ans, et de décrocher l’agrégation de mathématiques en 1894 ; il sera en fin de carrière professeur de mathématiques au lycée Carnot). En revanche, il est tout à fait certain que les deux fils de « maître de poste », Alfred et Louis Dailly, ne sont absolument pas des enfants du peuple : leur père, Adolphe Dailly (1816-1887), est le dernier maître de poste parisien, propriétaire de 400 chevaux, de 300 ha à Trappes et d’une propriété plus grande encore à Etuf (Haute-Marne), tout en étant maire de Bois d’Arcy, président de la Société nationale d’agriculture, membre du conseil de perfectionnement de l’Ecole centrale, président de la Compagnie des omnibus et fondateur du Crédit foncier de France. Leur grand-père maternel, Etienne Frochot, est agent de change ; leur arrière-grand-père, Nicolas Frochot, a été le premier préfet de la Seine, de 1800 à 1812. Leur sœur Amélie épousera d’ailleurs en 1870 l’écrivain Anatole Leroy-Beaulieu, fils d’un ancien préfet et député du Calvados, lui-même futur directeur de Sciences Po et membre de l’Institut. Tous les Dailly figurent d’ailleurs dans la première édition du Bottin mondain, en 1903.

On notera que, dans ce monde très bourgeois où le souci des convenances est grand, les naissances irrégulières ne sont pas rares. Victor de Gritzenko est présenté sur les registres comme le neveu et le pupille du prince Kotchoubey, très grand aristocrate russe, mais il est en fait son fils né hors mariage et c’est pour cela qu’on l’a envoyé faire ses études à Paris. On trouverait un cas très proche en maths élem, avec Vittorio de Asarta, fils d’un banquier génois que son père ne reconnaîtra qu’en 1868 et qu’on fait élever en France pour éviter le scandale. Edouard-Henry Delessert, élève de 5eB, est le fils putatif du photographe Edouard Delessert, héritier de la grande famille de banquiers protestants, et il est en pension chez Charles Gidel. Emile Bérard-Varagnac, qui recevra le prix de l’Association des anciens élèves en 1868, est né de père inconnu, ce qui est une tache terrible au XIXe s (c’est si vrai que, dans son dossier de Légion d’honneur, ce grand conseiller d’Etat a taché d’encre la ligne de la copie d’acte de naissance relative à son père) ; il eut cependant très clairement un protecteur haut placé qui finança ses études. En classe de philosophie, on trouve un cas similaire en la personne de Léon-Albert Poeckès, né de père inconnu et d’une mère luxembourgeoise : ce garçon, lui aussi manifestement soutenu par un père riche, fera fortune très jeune dans le négoce des soieries, aura son hôtel particulier à Saint-Mandé, en bordure du bois de Vincennes, avant de connaître deux tragédies successives, la perte de sa fille aînée dans un accident de montagne en juillet 1904 et l’assassinat de son fils par sa bru le 23 juin 1913 (l’affaire Poeckès sera le grand fait divers de l’année 1913 et déchaînera les passions, en particulier au moment de l’acquittement de la meurtrière ; la seule fille survivante de Léon-Albert se mariera dans la bourgeoisie bisontine et sera la tante de René Rémond). En classe de 5e, Jules Case offre un cas voisin : il est né de père inconnu et d’une Anglaise indépendante qui s’est installée en France et soigne son éducation (il sera journaliste et écrivain). Raoul Toché présente un cas encore plus rare que les précédents car il est né de mère inconnue (c’est son père qui le déclare à la mairie de Rueil mais c’est aussi son père, propriétaire rentier, qui paie ses frais de scolarité et lui fait découvrir le théâtre).

32. Un lycée où protestants et juifs sont très visibles

Ce milieu de bourgeoisie rive droite est marqué par une nette surreprésentation des minorités confessionnelles.

La banque protestante est importante à Paris, et notamment à la Chaussée d’Antin, depuis les dernières années du XVIIIe s, ce qui explique que les protestants aient été très tôt présents au lycée de la rue Caumartin, qu’ils soient de vieille souche française ou d’origine suisse ou germanique. On peut citer, parmi les élèves protestants de 1867, Georges  Mallet (1854-1930), et ses cousins germains Etienne Mallet (1853-1929) et Frédéric Mallet (1854-1937), de la célèbre famille de banquiers genevois qui fournirent des régents à la Banque de France pendant plus d’un siècle (Georges Mallet est le fils de Charles Mallet, cofondateur du Crédit mobilier avec les frères Pereire, et de sa cousine Lucie Mallet, sœur d’Alphonse, et il épousera Marie Hartung, fille de général ; Etienne et Frédéric Mallet sont les fils d’Henri Mallet et de Gabrielle Louise Mathilde André, fille d’un banquier associé de la maison André-et-Cottier, qui devait être un jour à l’origine du musée Jacquemart-André, Etienne épousera Jeanne Bontoux, héritière du négoce lyonnais, Frédéric épousera sa cousine, Hélène Mallet, fille d’Arthur Mallet et d’Anna de Rougemont, petite-fille de Sophie de Pourtalès ; les trois cousins sont tous arrière-petits fils d’Oberkampf, le fondateur de la manufacture de Jouy-en-Josas deux fois anobli). On peut également citer Paul Hottinguer (1855-1930), fils de Philippe-Rodolphe Hottinguer, banquier issu d’une grande famille d’origine zurichoise, neveu de Jean-Henri, régent de la Banque de France et cofondateur de la Compagnie du Nord, et petit-fils de Jean-Conrad, régent de la Banque de France qui fut aussi député (un autre élève du lycée, Jacques Henry de Monbrison, 1856-1930, est le fils d’Amélie Hottinguer, cousine germaine de Paul, et le petit-fils de Jean-Henri Hottinguer et de Caroline Delessert, fille unique du banquier Delessert). Etienne Renouard de Bussierre, élève de spéciales, est le petit-fils d’un banquier luthérien d’Alsace et le fils d’un conseiller d’Etat orléaniste (il est aussi le cousin germain de la célèbre Mélanie de Pourtalès, née Renouard de Bussierre) ; le malheureux garçon s’engagera comme sous-lieutenant d’artillerie en juillet 1870 et sera mortellement blessé le 30 novembre à la bataille de Montmesly. René de Maupeou (1852-1899), élève de seconde, est le petit-fils par sa mère d’André Koechlin, grand industriel protestant d’Alsace, maire, député et philanthrope de Mulhouse (son demi-frère Alfred de Maupeou, 1856-1922, élève de 5e, est le petit-fils d’un autre Koechlin, Nicolas-Ferdinand, cousin issu de germain d’André, mais il est aussi l’arrière-petit-fils d’André, car son grand-père Koechlin a épousé une Koechlin ; on notera que Léon de Maupeou, 1846-1923, également passé par le lycée au début des années 1860, était le double cousin germain de René, deux frères Maupeou ayant épousé deux sœurs Koechlin ; René de Maupeou épousera une Koechlin ; les deux filles d’Alfred de Maupeou épouseront un Hottinguer et un Mallet, son fils épousera une Mallet). Paul et Ferdinand Thierry-Mieg, élèves de 8e et de 7e en 1867-68, leur sont apparentés car ces deux fils d’un indienneur mulhousien, devenu sur le tard médecin à Paris, sont aussi les fils d’une Koechlin (Ferdinand meurt dans le courant de l’année 1868, à l’âge de 12 ans). On peut également penser à Daniel Thuret (1854-1909), élève de 5e, fils d’un riche banquier hollandais d’origine huguenote, à Denis de Rougemont (1851-1922), élève de seconde, d’une grande dynastie de pasteurs et de banquiers d’origine suisse, à Albert de Pourtalès (1847-1934), élève de spéciales, qui appartient à une célèbre famille de négociants et banquiers huguenots passés à Neuchâtel et anoblis par le roi de Prusse en 1750 (son grand-père maternel est un riche banquier suédois, Jonas-Philip Hagerman, qui est à l’origine du quartier de l’Europe et a racheté aux héritiers de Joséphine le château de la Malmaison ; et il est le neveu de Mélanie de Pourtalès) ou à Albert Mirabaud (1851-1930), élève de seconde, qui reprendra l’importante banque familiale, sera régent de la Banque de France, possédera le château de La Fortelle, en Seine-et-Marne, tout en écrivant de nombreux vaudevilles olé-olé, L’erreur du commissaire, Secrets d’alcôve, Le béguin d’Estrella, Le gigolo de la reine, Vierges en folie (ce qui prouve que les protestants eux aussi savent s’amuser). Un cas intéressant de conversion familiale nous est fourni par le futur centralien et ingénieur principal des chemins de fer de l’Etat Ferdinand Goldsmith (1856-1927), né à Paris mais issu d’une famille juive de Hambourg (son père, Louis-Théodore-Edouard, 1826-1905, inspecteur des chemins de fer et non banquier comme l’affirme le registre, s’est converti au protestantisme à la naissance de son premier enfant et sans doute est-ce aussi à ce moment-là qu’il a anglicisé son nom, préférant Goldsmith à Goldschmidt).

L’intelligentsia protestante est également représentée par Jean Louis Horace Dautheville (1855-1916), fils d’un général député de l’Ardèche qui est aussi président du Conseil central des Eglises réformées de France, par Jean (1849-), Jacques (1852-) et André Meyer (1855-1942), fils de Louis Meyer (1809-1867), pasteur luthérien de la paroisse des Billettes et président du consistoire de la Confession d’Augsbourg, par Cornelis (1852-1923) et Robert de Witt (1853-1881), fils de l’industriel, historien et député du Calvados Cornelis Henry de Witt et de Pauline Guizot, et donc petits-fils de François Guizot (1787-1874), professeur à la Sorbonne et ministre de Louis-Philippe (ils sont aussi doublement cousins germains de la grande philanthrope et féministe Marguerite de Witt-Schlumberger, mère de la célèbre fratrie des Schlumberger), par Ernest (1848-1913) et Léon Monod (1852-1904), représentants de la tribu des Monod (leur père, Gustave Monod, est chirurgien, cofondateur et président de la Société nationale de chirurgie, membre de l’Académie de médecine ; leur grand-père, Gérard Monod, est un pasteur d’origine suisse, qui a exercé à Copenhague et à Paris ; Ernest sera pasteur et aura pour fils le philosophe résistant Gustave Monod, qui épousera Marie-Louise Schweitzer, cousine germaine d’Albert Schweitzer et de Jean-Paul Sartre), par Elie Pécaut (1854-1912), fils de Félix Pécaut (1828-1898), célèbre pédagogue protestant libéral, qui sera le fondateur et l’inspirateur de l’ENS de Fontenay-aux-Roses, par Gaston-Emmanuel Sautter (1854-1907), fils d’un ingénieur centralien et de Lucy Raoul-Duval, elle-même fille d’Octavie Say, et donc petite-fille de Jean-Baptiste Say et cousine germaine de Léon Say, ou par Auguste Harlé (1853-1914), fils d’un artiste peintre allié aux Vernes, aux Casalis, aux Scrivener, aux Boissy d’Anglas. Ernest Colin, élève de maths élem, est le fruit d’un mariage bigarat : son père, médecin à Mayenne, est catholique ; sa mère, Louise Denis, est protestante, belle-sœur de l’industriel Charles Weyher, fabricant alsacien de machines à vapeur, et du philosophe Charles Waddington, qui enseigna au séminaire protestant de Strasbourg. Un autre grand nom du protestantisme est Francis de Pressensé (1853-1914), élève de 3e, fils d’un pasteur qui deviendra sénateur et membre de l’Institut, et qui sera lui-même député socialiste de 1902 à 1910 et président de la Ligue des droits de l’homme de 1903 à 1913, date à laquelle lui succédera dans cette fonction un autre protestant de Condorcet, le très grand républicain pédagogue Ferdinand Buisson (1841-1932) ; le successeur de Buisson à la tête de la Ligue des droits de l’homme en 1926 sera un autre condorcéen, non plus protestant mais juif, Victor Basch (1863-1944), professeur à la Sorbonne, qui mourra assassiné par la Milice avec sa femme Hélène en 1944.

Il est vrai que la bourgeoisie juive du quartier s’est sensiblement renforcée avec l’essor économique du Second Empire et l’immigration de juifs alsaciens, lorrains, allemands, austro-hongrois, hollandais, russes, ottomans, au point de devenir très visible tant dans le commerce du IXe arrondissement que dans la haute finance du VIIIe : apparaissent dans les registres, outre un certain nombre de juifs allemands (comme Emile Bollack, Gustave Brandeis ou Leopold Cohen), des Machiels et un Hackenbroch venus d’Amsterdam, un Gunzburg et un Bernstein venus de Russie,  un Pinto venu de Livourne et un Morpurgo venu d’Italie ou de Trieste, un Halfon et un Balliano venus de Bucarest, un Camondo venu de Constantinople. Les juifs qui étaient jusque là assez rares au lycée deviennent plus nombreux après 1860 et leur poids continuera de se renforcer dans les décennies suivantes. Elève de spéciales et X67, Georges Bechmann est le fils d’un couple de juifs allemands venus de Fürth (son père était employé faubourg Montmartre). Elève de maths élem B, Louis Munk est le fils de Salomon Munk (1803-1867), érudit silésien formé à Berlin, arrivé à Paris à l’âge de 25 ans, traducteur du Guide des égarés de Maïmonide, intervenu dans l’affaire de Damas en 1840 et successeur en 1864 de Renan au Collège de France : sa carrière annonce celle de James Darmesteter, brillant élève de philosophie en 1867. Une classe de seconde, dès 1867, inclut Gustave et Paul Ollendorff, qui seront respectivement haut fonctionnaire et éditeur, Eugène-Léon Sée qui sera préfet, Bovitz Meyer, qui sera secrétaire de la direction de la presse au Ministère de l’intérieur, et Léon Kahn, qui sera le secrétaire général du consistoire israélite de Paris et l’un des premiers historiens du judaïsme parisien ; une autre classe de seconde réunit un Cahen né à Amsterdam, un Cohen né à Bruxelles, un Cohn, un Mertz, un Trèves et un Fribourg [qui se fait appeler Bénédic] nés à Paris ; quant à la classe de 8e du lycée, elle comprend un Aron, un Bensadoun, un Bernheim, un Dreyfus, un Kiener, un Obermayer, un Lévy et les deux frères Blech). On notera que la classe de 3eD compte deux élèves qui portent le même nom et le même prénom, Léopold Cohen, ce qui crée une difficulté à l’administration (on aurait pu les distinguer par leurs lieux de naissance, Cologne et Caracas, mais l’administration semble avoir préféré leur donner des numéros).

C’est sous le Second Empire que le lycée a commencé à apparaître comme le lycée des Rothschild. Le fondateur de la branche française de la dynastie, James de Rothschild, qui a installé sa maison de banque rue Laffitte en 1812, est toujours vivant en 1867 (il mourra l’année suivante). Ses fils Alphonse et Gustave ont été élèves de Bourbon sous la Monarchie de Juillet, son dernier fils, Edmond, a été élève à Bonaparte au début de la décennie 1860 (il y fut le condisciple de Verlaine). Le fils d’Alphonse, Edouard, sera un excellent élève de Fontanes dans les années 1870, rivalisant pour les premiers prix avec Léon Brunschvicg. Le lycée de 1867 ne compte pas de Rothschild mais on y trouve deux protégés de la célèbre famille, Léon et Adolphe Cohn (leur père que le registre qualifie de « docteur en philosophie, savant rabbin » est Albert Cohn, 1814-1877, l’un des personnages les plus en vue du judaïsme parisien de cette époque : né à Presbourg/Bratislava dans une famille qui avait fui l’Alsace à la fin du XVIIe s, formé aux langues à Vienne puis à Paris, il a été choisi par James de Rothschild comme précepteur religieux de ses fils et cumule les fonctions communautaires : il est membre du consistoire central, du comité central de l’Alliance israélite universelle, secrétaire-trésorier de l’Hôpital Rothschild, président du comité de bienfaisance comme de la société de patronage des apprentis et ouvriers israélites).

Mais les Rothschild ne sont pas la seule famille de financiers juifs qui ait fait le choix de Bonaparte : on y trouve entre 1867 et 1870 un Fould (Alphonse Fould, fils du premier et principal notaire juif de Paris, et son cousin germain Camille Oulman, petit-neveu d’Isaac Péreire), un Sourdis, un Obermayer, un Pinto (Adolphe Pinto), un Monteaux (Adelson Monteaux, qui deviendra économiste mais décédera dès 1888), un Camondo (Isaac de Camondo, 1851-1911, futur collectionneur d’art issu d’une grande famille de banquiers ottomans), un Gunzburg (Jacques de Gunzburg, 1853-1929, de la grande famille de banquiers russes qui vient de s’établir à Paris ; il sera lui-même un des banquiers les plus importants de son temps), un Seligman, un Stern (Edgard Stern 1854-1937, fils du banquier Salomon Stern, qui est en train de préparer la naissance de la Banque de Paris et des Pays-Bas), deux Rodrigues (Eugène et Maurice, alliés aux Pereire), un Reinach (Joseph Reinach, 1856-1921, fils de banquier, qui entre à Bonaparte en 5e, en 1868, où il brillera comme ses frères, et qui sera par la suite secrétaire de Gambetta, député opportuniste des Basses-Alpes et premier historien de l’affaire Dreyfus), un Beer (Guillaume Beer, 1853-1913, petit-neveu de Meyerbeer, fils d’une très riche Bischoffsheim, il possèdera le château de Voisins, à Louveciennes, et épousera une Goldschmidt mondaine et cultivée : c’est chez eux que mourra Leconte de Lisle), trois cousins Halphen (arrière-petits-fils ou petits-fils du très riche orfèvre Salomon Halphen : Gaston, fils du notaire Armand et d’une Königswarter, sera rentier et restera célibataire, Jules, fils de l’historien Eugène et de Berthe Oppenheimer, sera polytechnicien et épousera une petite-fille d’Isaac Pereire, Marie-Herminie Rodrigues-Pereire [leur fille unique épousera en 1909 Maurice de Rothschild], Edmond, fils de Constant-Edmond et de Bertha Oppenheimer, sera centralien, viticulteur en Bordelais et éminence grise de la droite parlementaire) et trois frères Dreyfus (Ferdinand, Gaston et Maxime, fils du banquier Isidore Dreyfus : Ferdinand, 1849-1915, très brillant élève au lycée, quintuple lauréat du concours général en 1866 et 1867, utilisera sa part d’héritage à faire de la politique et sera sénateur de Seine-et-Marne [ses deux fils, Charles et Jacques, mourront à Auschwitz, en 1942 et 1943], Gaston 1854-1915, marié à Augustine Kulp, sœur de Jacques,  ajoutera à ses activités héritées de banquier celles de propriétaire éleveur [il créera les haras de Perray, dans l’actuel département des Yvelines, devenu aujourd’hui le haras national des Bréviaires, et y résidera dans une sorte de ravissante folie anglo-normande, le chalet de la Mare], Maxime 1859-1905 se voudra sans profession et épousera en 1883 une aristocrate catholique, Claire de Saint-Victor, au grand dam des frères Goncourt [son témoin de mariage sera Victor Hugo]). On peut ajouter que le lycée compte un Königswarter, deux Machiels (dont la mère est une Königswarter), un Halphen (dont la mère est une Königswarter), un Kulp (dont la grand-mère maternelle est une Königswarter), et que, deux ans plus tôt, on y trouvait, en rhétorique, Maurice Lippmann (1847-1923), fils d’un grand banquier et d’une Königswarter (lui qui sera directeur de la Manufacture d’armes et cycles de Saint-Etienne, gendre d’Alexandre Dumas fils et père d’un double champion olympique d’escrime, Alexandre Lippmann, 1881-1960, était le frère de la célèbre Léontine Lippmann, devenue en 1867 Mme Arman de Caillavet, et qui serait bientôt une très grande salonnière, la maîtresse d’Anatole France et, à son insu, le modèle de Mme Verdurin). Le lycée Bonaparte de 1867 est également fréquenté par Edmond Schlesinger, élève de 5e, fils de Louis Schlesinger, agrégé d’allemand qui précéda au lycée Joseph-Numa Charles avant d’obtenir un poste à l’Ecole des mines : sur un modèle créé un peu plus tôt par Alexandre Singer, Edmond Schlesinger deviendra agent de change (il sera d’abord commis, puis créera sa propre maison, en 1896) et il épousera une fille du banquier David Nathan.

Cela dit, on commence à trouver au lycée quelques élèves juifs dont les parents sont de simples commerçants du centre de Paris (le père d’Henri Lévy-Finger, en 6e en 1867, est marchand de couleurs rue de Rivoli ; après le lycée, Henri se lancera, lui, dans la fabrication de produits chimiques) et ces quelques cas annoncent les fils d’orfèvres, de maroquiniers, de fourreurs et de tailleurs qu’on trouvera en assez grand nombre à Condorcet sous la Troisième République.  On y découvre aussi quelques enfants du judaïsme alsacien ou mosellan, dont Gustave Bloch, petit-fils du rabbin de Fegersheim qui entrera à Normale en 1868, Eugène-Léon Sée, fils d’un négociant de Colmar, en pension chez Eugène Manuel et futur préfet de la Troisième République, Auguste Lévy, venu d’Ingwiller, qui entrera à l’X en 1875 et sera lieutenant-colonel d’artillerie, Jules Lévy-Lion, fils d’un industriel né à Strasbourg, qui deviendra avocat, ou Raoul Nathan, fils d’un marchand de chevaux de Metz et frère du futur éditeur Fernand Nathan. Les pères de Nathan, de Bernheim et de Bénédic/Fribourg sont marchands de chevaux, grande spécialité du judaïsme alsacien ; et Emile Lang, élève de rhétorique, est sans doute le fils d’un marchand de bestiaux de Ribeauvillé.

Au total, environ 130 élèves ont un patronyme d’apparence israélite, soit près de 10% de l’effectif global du lycée, dans un pays où les juifs représentent 0,2% de la population, soit une surreprésentation de facteur 50 (la surreprésentation est encore plus forte dans les palmarès car les juifs de Bonaparte ont des résultats supérieurs à la moyenne, dans toutes les disciplines, y compris les langues vivantes où ils rivalisent avec les aristocrates ; au concours général de 1867, sur 83 récompenses obtenues par le lycée, 25 vont à des élèves présumés israélites, soit 30%, et on atteint même 50% pour les classes de 3e et de 2nde). On voit ici que le lycée Bonaparte fut un lieu d’expression du philosémitisme du Second Empire en même temps qu’un élément-clé du dispositif d’assimilation scolaire et culturelle de la partie la plus aisée des juifs de France. « Le lycée Condorcet était LE LYCEE. On retrouvait au lycée toutes nos familles. » : tel est le cri du cœur d’un enquêté de Cyril Grange (dans sa remarquable étude, Une élite parisienne, Les familles de la grande bourgeoisie juive (1870-1939)).

Je signale qu’un élève entrant en 6e en 1867 (et né à Paris) s’appelle Cottinet de son nom de famille et Ahmed de son prénom (je n’ai aucune autre information à son sujet mais l’hypothèse la plus plausible est qu’il s’agisse d’un fils de saint-simonien engagé dans la mise en valeur de l’Algérie ou de l’Egypte, sur le modèle d’Ismaïl Urbain ; le secrétaire du proviseur, qui tient les registres, a remplacé Ahmed par un point d’interrogation mais le prénom apparaît dans le palmarès publié). Un autre élève, Henri Sélim-Bey, apparaît sur les registres comme « fils d’un colonel égyptien » : il s’agit en fait du fils de Jean Pauthonnier (ce membre de la Société de Géographie de Paris, qui a un hôtel particulier rue d’Amsterdam, a été nommé, en 1856, directeur de la mission égyptienne en France, puis a été fait par le vice-roi Saïd aide de camp, et pour finir colonel, sous le titre de Sélim Bey). Dans le même ordre d’idées, Léon Mougel-Bey, élève de spéciales, est le fils d’Eugène Mougel, X28, ingénieur en chef et directeur général des travaux du canal de Suez, le premier des collaborateurs de Ferdinand de Lesseps au début du percement (son autoritarisme lui a valu d’être licencié par la Compagnie en 1861 mais ce grand ingénieur a néanmoins reçu du vice-roi le titre de bey). En revanche, un authentique Tunisien est en 1867 élève à Bonaparte en classe de 5e, Taher/Tahar Ben Aiad, fils de Mahmoud Ben Aiad (1805-1880), caïd de Bizerte et de Djerba, ministre du bey connu pour s’être associé avec le grand vizir Mustafa Khaznadar afin de mettre en coupe réglée les ressources de l’Etat beylical, et qui, ce faisant, accumula une fortune de 60M de F qui lui permit d’acheter en France l’hôtel Callot, la galerie Mandar et le château de Bouges, peut-être de financer le coup d’Etat du prince-président en 1851, en tout cas d’obtenir la nationalité française et d’échapper aux poursuites de ses compatriotes ulcérés, avant d’aller finir ses jours à Constantinople (Taher/Tahar, comme son frère Ahmed, épousa une princesse égyptienne). On sait que cette affaire fournit à la France un de ses motifs d’intervention en 1881 : cette année-là, c’est en effet pour mettre de l’ordre dans les finances beylicales que Paris décida d’imposer son protectorat à la Tunisie.

33. Un lycée où la noblesse continue de donner le ton

Dans ce lycée très bourgeois, la vieille aristocratie n’est pas du tout absente. Au contraire, elle continue à donner le ton, car, dans l’imaginaire social, elle reste au sommet de la hiérarchie des prestiges. J’ai pointé, sur le registre de 1866-1867, un total de 175 noms à particule, ce correspond à 13% des élèves, pourcentage très supérieur au pourcentage national (d’à peu près 1%) et même supérieur à ce qu’on trouvait dans un collège d’Ancien Régime (les travaux de Dominique Julia et Marie-Madeleine Compère donnent une moyenne de 10% pour le XVIIIe s.).

La vieille noblesse est représentée au premier chef par les fils du prince Albert de Broglie (il sera duc à la mort de son père, en 1870), tous élèves à Bonaparte : le brillantissime Victor, prix d’honneur du concours général de philosophie (dans la classe de Lachelier) en 1864, a quitté le lycée la même année mais ses trois frères y sont toujours scolarisés en 1867, Amédée, en maths élem, François, en 3e, et Emmanuel, en 5e (un cocher de leur père les conduit, deux fois par jour, de l’hôtel familial du 94, rue de l’Université à la rue du Havre). Mais on pourrait citer aussi un fils du duc de Fitz-James (Jacques-Gustave-Sidoine, 1852-1944, descendant par sa mère des Fersen), un fils du duc de Cossé-Brissac (Pierre-Artus de Brissac, 1852-1930), un fils du marquis de Lillers (Emmanuel Leduc de Lillers, 1848-1908), un fils du marquis de Rilly (Maurice Odart de Rilly d’Oysonville, 1859-1936), un fils du marquis d’Assas (Louis-Marie d’Assas, 1850-1916), un fils du marquis de Tulle de Villefranche (Guy-Félix-Louis de Tulle, marquis de Villefranche, 1854-1933, qui passe ses vacances au château de Thénissey, en Côte d’Or), un fils de la marquise de Pennautier et, dans la même classe de 7e, son cousin Raoul de Coëtnempren de Kersaint (qui passe ses vacances au château de Versigny, ds l’Oise), un fils du marquis Thévenin de Tanlay (Pierre de Tanlay, 1849-1910, qui passe ses vacances au château de Tanlay, ds l’Yonne), un fils du marquis de Belbeuf (Jacques de Belbeuf, 1850-1906, qui sera l’un des hommes les plus riches de France après son mariage de 1880 avec la célèbre Missy de Morny, fille du duc de Morny, dont il divorcera en 1903, pour la laisser voler de ses propres ailes : elle sera la maîtresse de Colette, s’affichera en homme et sera même le premier transsexuel à se faire opérer). On trouve aussi un Tencin, un La Roche-Aymon (Guillaume de La Roche-Aymon, 1851-1940, marié à une Mérode qui le fera comte de Vandenesse), un Clermont-Tonnerre, deux Montesquiou-Fezensac (cousins issus de germains, Henri 1853-1921, qui épousera Rachel Worms de Romilly, puis Marie de Noailles, et Robert 1855-1921, le célèbre dandy), un Berckheim, un Barral de Montferrat, un Preuilly, un Matharel, un Rancher, un d’Astier de la Vigerie, un Bourgoing, un Séguins, deux Law de Lauriston, un d’Arlot de Saint-Saud, un Maussion de Candé, un Méhérenc de Saint-Pierre, trois Villiers, trois d’Aleyrac (Henri, René et Charles, qui meurt en novembre 1868, en classe de 3e), un Kerhallet, un Du Bouëxic, un Suzannet, un Fouant de La Tombelle, un Gillet de Chalonge, un Pelletier de Chambure, deux Maupeou d’Ableiges, un Seyssel de Beaussire, un Chauvigny de Blot, un La Fite de Pelleport, deux Aubourg de Boury (Louis-Gaston et Ernest-Géraud-Charles), un La Tour Saint-Igest, deux Imbert de Balorre (un certain exclusivisme nobiliaire apparaît bien dans le faire-part de décès de Jacques de Balorre, mort en 1910, que l’on trouve dans son dossier de Légion d’honneur sur la base de données Léonore : pas moins de 50 noms à particule et de 25 titres de noblesse ; aucun roturier).

Marcel de Jumilhac (1849-1871), rhétoricien dans la classe de Gustave Bloch, est l’arrière-petit-neveu du duc de Richelieu, premier ministre de Louis XVIII, et son propre frère, Armand de Jumilhac, deviendra en 1879 le 7e duc de Richelieu (la belle-sœur de Marcel, la duchesse de Richelieu, née Marie-Alice Heine, veuve dès 1880, épousera Albert 1er Grimaldi et deviendra princesse de Monaco). Paul de Beaumont (1851-1883), excellent élève de l’autre classe de rhétorique, est le fils de Gustave de Beaumont, le magistrat ami de Tocqueville qui l’accompagna lors de son voyage aux Etats-Unis avant d’être ambassadeur à Londres et à Vienne au temps de la Seconde République (le jeune Paul appartient à l’une des plus anciennes familles de Touraine, les Bonnin de la Bonninière de Beaumont, et est, par sa mère, l’arrière-petit-fils de La Fayette et l’arrière-petit-fils de Destutt de Tracy). Amédée d’Harcourt, élève de maths élem, est un fils du marquis d’Harcourt, qui sera ambassadeur à Vienne puis à Londres dans la décennie 1870. René de Bouillé, élève de 4e, est l’arrière-arrière-petit-fils de François-Claude de Bouillé, qui réprima la mutinerie de Nancy et organisa (assez mal il est vrai) la fuite à Varennes, et le petit-fils de l’historien René de Bouillé, qui sera ambassadeur à Madrid de 1871 à 1874. François de Corcelle, élève de seconde A, est le fils de Francisque de Corcelle, qui fut ambassadeur auprès du Saint-Siège de 1848 à 1849 et le sera de nouveau de 1872 à 1879, Raymond Foucher de Careil, dans la même classe, est le fils du comte de Careil qui sera sénateur de Seine-et-Marne de 1876 à 1891 et ambassadeur à Vienne de 1883 à 1886, Georges et Antonio de Gabriac, élèves de 4e et de 6e, sont les fils du comte Alexis de Gabriac, diplomate qui fut ministre plénipotentiaire au Mexique entre 1854 et 1860 et conseilla à Napoléon III sa malheureuse expédition outre-Atlantique (il fit aussi un extraordinaire tour du monde en 8 mois 1/2, en 1868-1869, trois ans avant la publication du roman de Jules Verne). Guy de Charnacé, élève de 3e, est par sa mère le petit-fils de Marie d’Agoult, la célèbre maîtresse de Franz Liszt. Charles de Montherot, autre élève de 3e, est le fils du ministre plénipotentiaire de France en Grèce puis en grand-duché de Bade et le petit-neveu de Lamartine. Roger de Lahaye de Cormenin, élève de 4e, est l’héritier de grands robins d’Ancien Régime et le fils de Louis de Cormenin qui fut un confident de Théophile Gautier, un ami intime de Flaubert et l’un des fondateurs de la Revue de Paris où il fit paraître Madame Bovary. Herman de Mérode (1853-1924), prince de Rubempré, élève de 4e, appartient au rameau français d’une très grande famille de la noblesse belge : fils du comte Werner de Mérode, grand propriétaire foncier dans le Nord et en Franche-Comté, député du Nord, sénateur du Doubs, et neveu de Charles de Montalembert, de Léonel de Moustier, ministre des Affaires étrangères de Napoléon III dans les années 1866-1868, ainsi que du prince d’Arenberg et du prince Charles III de Monaco, il épousera Amélie de La Rochefoucauld, fille du duc d’Estissac. Thierry d’Alsace, autre élève de 4e, est en fait prince d’Hénin et comte d’Alsace, apparenté aux princes de Chimay, et il possède dans les Vosges le célèbre château de Bourlémont où il se retirera après une courte carrière dans l’armée d’Afrique, avant de se faire élire député des Vosges, de 1894 à 1909, puis sénateur, de 1909 à 1934.

On peut supposer que ces représentants de la noblesse ancienne appartiennent tout de même à la partie la plus libérale de la noblesse : autrement, selon toute vraisemblance, ils seraient élèves à Stanislas, ou à Sainte-Geneviève, ie chez les jésuites de la rue des Postes (actuelle rue Lhomond), dans une école qui a formé beaucoup d’officiers antidreyfusards et qui s’est installée à Versailles en 1913 (c’est l’actuelle Ginette). Même si l’Ordre moral et la crise du 16 Mai feront de lui une figure de la réaction, le prince Albert de Broglie (1821-1901) incarne bien, dans la décennie 1860, cette grande noblesse libérale, anglophile, très cultivée, liée au protestantisme (sa mère, Albertine de Staël-Holstein, était la fille de Mme de Staël, qui était elle-même la fille de Necker). Orléaniste, il s’abstient de toute activité politique sous le Second Empire, se fait élire à l’Académie française en 1862, devient président de Saint-Gobain en 1866 (il sera ambassadeur à Londres au début de la décennie suivante, puis entrera dans l’arène politique et sera président du conseil à deux reprises, en 1873-1874 et en 1877). Ancien élève du lycée, il l’a manifestement choisi pour ses fils dont il suit l’éducation de très près. On sait que cette passion pour les choses de l’esprit se maintiendra à la génération suivante et que Victor de Broglie aura deux fils (Louis et Maurice) membres en même temps de l’Académie des sciences et de l’Académie française (où Maurice a reçu Louis) et que Louis de Broglie sera lauréat du prix Nobel de physique à 37 ans.

On trouve également à Bonaparte toute une série de représentants de la noblesse d’Empire. Adrien de Montebello (1851-1935) est le dernier fils du duc de Montebello, ambassadeur en Russie de 1858 à 1864, et partant le petit-fils du maréchal Lannes ; son cousin, Louis de Montebello (1854-1898), également élève au lycée, est le fils du comte de Montebello qui a lancé en 1834 sa propre maison de champagne (Adrien s’impliquera dans les affaires viticoles de ses cousins et sera fort logiquement député de la Marne de 1893 à 1914). Fergus MacDonald (1854-1912), descendant d’un autre héros de l’Empire, sera le 3e duc de Tarente, et le dernier car il mourra sans héritier. Le baron Victor Reille (1851-1917), petit-fils du maréchal Reille et deux fois arrière-petit-fils de Masséna, entrera à l’X en 1871 et mourra président de Saint-Gobain en 1917 mais il sera aussi artiste-peintre (signant ses œuvres du pseudonyme de Jack Elsy) et membre du Jockey-Club. Roger Lescuyer d’Attainville (1854-1894) est lui aussi l’arrière-petit-fils de Masséna, dont son père, préfet du Var, a épousé la petite-fille, Marie-Anne Victoire Masséna d’Essling et de Rivoli (la grand-mère du jeune Roger, la princesse d’Essling, est grande maîtresse de la maison de l’impératrice et apparaît en robe rose sur le célèbre tableau de Winterhalter, tandis que la duchesse de Bassano y figure à l’arrière-plan, en robe noire, et la comtesse de Montebello, tante d’Adrien et Louis, au premier plan, en robe verte). Mais on pourrait également citer un Thadée d’Ornano (parfois appelé Napoléon d’Ornano), élève de 6e, d’une famille corse apparentée aux Bonaparte (j’avoue ne pas savoir s’il est le fils de Rodolphe d’Ornano, chambellan de l’empereur, ou de Napoléon d’Ornano, nommé inspecteur des palais, parcs et jardins impériaux en 1852, en récompense de sa participation à la conspiration de Boulogne, en 1840), un fils du baron Usquin, un fils du baron de Maingoval, un fils du comte Sieyès (Emmanuel Sieyès, arrière petit-neveu de l’abbé Sieyès), un fils du comte Delaborde, un fils du comte de Lariboisière (la première épouse de son père avait consacré l’énorme fortune héritée de son propre père, le richissime comte Roy, à la construction de l’hôpital qui porte leur nom), un fils du vicomte de Saint-Geniès (petit-fils d’un général d’Empire), un fils du baron de Janzé (qui possède le château de Kerguehennec, en Ille et Vilaine), un fils du baron Dard, un fils du baron Travot (député de la Gironde), un fils du baron Massy (préfet des Hautes-Pyrénées au moment des apparitions de Lourdes), deux fils du baron Ormancey, deux Girod de l’Ain, un Henri de Briche, un Nougarède de Fayet, deux Duval de Fraville, un jeune vicomte Henri de Brigode qui relèvera le titre de marquis du Hallay-Coëtquen (venu de sa mère, remariée avec le baron de Poilly). Le jeune Emile Cornudet (1855-1921), que nous avons vu tout à l’heure porter un toast à la santé du prince impérial en février 1868, était en fait un Cornudet des Chaumettes, d’une famille de comtes puis barons d’Empire ayant donné une dynastie de députés conservateurs à la Creuse : il en sera député à son tour, de 1882 à 1902, sous une étiquette plus républicaine). Olivier Charon, élève de seconde C, est, lui, le fils d’un anobli de 1864, le baron Viala Charon, X1811, général de division du génie, ancien gouverneur général de l’Algérie (1848-1850), associé au coup d’Etat de 1851, sénateur (1852-1870), marié en 1850 à Elfride Schneider, fille d’Antoine Schneider, X1799, ministre de la guerre de Louis-Philippe, député de la Moselle et cousin germain des Schneider du Creusot.

Le lycée a clairement favorisé le rapprochement des noblesses et il est significatif que des élèves des deux origines aient accédé aux cercles parisiens les plus fermés, le Jockey-Club et le cercle de l’Union. Au Jockey-Club, on trouvera : Raoul d’Astier de la Vigerie, Jacques de Balorre, Paul de Beaumont, Jacques de Belbeuf, Christian de Berckheim, André du Bouëxic de La Driennays, Henri de Brigode, François de Broglie, Guy de Charnacé, Robert de Clermont-Tonnerre, Emile Cornudet, Pierre de Cossé-Brissac, Georges Delamarre de Montchaux, Jacques de Fitz-James, Georges de Gabriac, Thierry de Hénin d’Alsace, Paul Hottinguer, Raoul de Kersaint, Tancrède et Aymar de la Baume-Pluvinel, Henri de La Faulotte, Guillaume de La Roche-Aymon, Jacques de Lauriston, Roger de Lestapis, René de Maisonneuve, Alfred de Maupeou, Hermann de Mérode, Jacques de Monbrison, Louis de Montebello, Henri de Montesquiou, Victor Reille, Pierre de Seyssel, Louis de Suzannet, Daniel Thuret. Au cercle de l’Union : Jacques d’Arlot de Saint-Saud, René de Bouillé, Victor, Amédée et François de Broglie, Antonio et Georges de Gabriac, Amédée d’Harcourt, Thierry de Hénin d’Alsace, Raoul de Kersaint, Georges Mallet, Albert de Pourtalès, Louis de Suzannet, Albert Vandal.

Le lycée a également contribué à la mise en relation de la noblesse et d’une grande bourgeoisie qui n’aspire qu’à marier ses enfants dans la noblesse et à vivre noblement elle-même (en pratiquant la bilocalité, en entrant dans les cercles, en ayant des loisirs musicaux). Si je devais proposer une estimation, je dirais que plus de 300 lycéens, peut-être 400, ont connu la vie de château, telle que la décrivent au même moment les romans de la comtesse de Ségur. Quatre exemples parmi beaucoup d’autres.

Paul Brame, élève de 2nde A, est le fils d’Edouard Brame, X37, inspecteur général des ponts et chaussées, commandeur de la légion d’honneur, et le neveu de Jules Brame, ministre de l’IP en 1870. Le grand-père paternel de Paul, Louis Brame, est un grand-bourgeois de Lille qui s’est considérablement enrichi dans la construction des routes. La mère de Paul, Pamela de Gardanne, morte dès 1862, est une héritière fortunée qui a reçu de son oncle un magnifique hôtel particulier, rue Saint-Dominique, l’hôtel de Tavannes. Les Brame s’y installent l’année de la naissance de Paul, en 1851, et c’est dans cet hôtel du noble faubourg où ils hébergent Mme Swetchine, âme du catholicisme libéral, qui reçoit chez elle et donc un peu chez eux Montalembert, Lacordaire et les princes de Broglie, que grandit le jeune garçon, en compagnie de sa sœur Caroline, de 4 ans son aînée et dont on a retrouvé le journal intime, matière d’un livre magnifique de Georges Ribeill et Michèle Perrot. La famille Brame est une famille bourgeoise qui vit noblement, entre son hôtel parisien, où elle reçoit et donne des concerts, sa villa de Ville d’Avray, où l’on va pratiquer l’équitation le dimanche, et le domaine de Neauphle l’Abbaye, où l’on se rend l’été et qui passera à Paul, lequel, encore élève à Bonaparte, hérite également d’une cousine le superbe domaine de Fontaines-les-Croix, dans le Nord, comprenant un château du début du XVIIe s de style Renaissance flamande et un parc de 70ha. Les deux mariages de Paul sont significatifs : il épouse d’abord la petite-fille d’un maître de forges, fille d’un député des Ardennes, puis, devenu veuf, se remarie avec Marie-Marguerite de Ronseray, d’une très vieille famille aristocratique du faubourg Saint-Germain (elle lui donnera huit enfants).

Deuxième exemple, René Magnier de Maisonneuve (1853-1934), élève de 4e. Il appartient à une famille de noblesse d’apparence, alliée à de la noblesse d’Empire. Son père est un officier de marine qui est devenu inspecteur des finances et sa famille compte plusieurs hauts fonctionnaires : lui-même sera conseiller à la Cour des comptes mais en démissionnera pour raisons de santé, tout en ayant une très riche vie mondaine. Il parvient en particulier à se faire élire au Jockey-Club, ce qui n’est pas un mince exploit pour quelqu’un de noblesse douteuse car le Jockey-Club est devenu extrêmement sélectif à la fin du XIXe s, appliquant la règle officieuse du 80-20. Il mariera plusieurs de ses enfants dans la noblesse ancienne. 

Troisième exemple, Jacques-Albert de Voize (1849-1910), élève de mathématiques élémentaires. Issu d’une famille bourgeoise de l’Isère (les Devoize), fils d’un polytechnicien devenu député, Jacques-Albert de Voize sera secrétaire d’ambassade et épousera Henriette d’Arjuzon, d’une famille tenue pour noble à la fin de l’Ancien Régime, tandis que sa sœur, Alice de Voize, épousera Léopold Davout d’Auerstaedt, 3e duc d’Auerstaedt, grand chancelier de la Légion d’honneur. Fusionnent ici noblesse d’apparence, grande noblesse d’Empire et noblesse d’Ancien Régime.

Dernier exemple, Luc-Adrien Pépin-Le Halleur, meilleur élève de 5e. Il appartient à une famille non-noble mais fortunée et très honorablement connue de propriétaires et de rentiers parisiens. Il échouera à deux reprises à se faire élire au cercle de l’Union, malgré le soutien d’Amédée de Broglie, mais sa fille épousera le comte de Ribes et leur fils, Edouard de Ribes, épousera Jacqueline de Beaumont, petite-cousine de Paul de Beaumont, qui vit toujours et qui fut l’une des dernières reines de la mondanité aristocratique parisienne, admirée de Saint-Laurent et de Visconti, qui aurait voulu lui faire tenir le rôle d’Oriane de Guermantes dans une adaptation d’A la recherche du temps perdu qui ne vit jamais le jour. La chose n’est pas fortuite : car, vous l’avez compris, la société du lycée en 1867, noblesse ancienne et récente, argent, snobisme, franco-judaïsme, c’est déjà bel et bien la société proustienne.

Il va sans dire que la fausse noblesse, en cet âge d’intense snobisme et de relative fluidité des élites, est surabondante (on peut l’évaluer à plus du quart des noms à particule). Grand-père de Christian de Vallée, le baron de Lajus, introducteur des ambassadeurs, a un titre de pure fantaisie (à la Martinique, la patronyme de cette famille de planteurs s’est longtemps écrit en un seul mot, Delajus). La famille de Jacques Grandet (qui est lui-même fils de conseiller à la Cour de cassation et neveu du président de la Cour des Comptes) se fait appeler Grandet de Vauventriers, parce qu’elle possède ce château des environs de Chartres. Les Salel de Chastanet (famille d’un conseiller à la Cour des Comptes) sont des Salel qui viennent du village de Chastanet, dans l’Ardèche. Le maître des requêtes au Conseil d’Etat Gaston Bize deviendra Gaston de Chauvel-Bize et il pratiquera la bilocalité, entre la rue de Saint-Pétersbourg et le château de Lapeyrouse, par Saint-Sorlin, dans la Drôme. Albéric de Lamaze (en 3e en 1867-1868) appartient à une famille de notaires corréziens montés à Paris, les Beaudenom, qui ont rallongé leur nom en même temps qu’ils dirigeaient leur fils vers les carrières militaires (à la fin du siècle, la famille comptera deux polytechniciens, dont un général).  La famille de Léonce de Brotonne n’est pas vraiment noble et sa bru, en épousant successivement deux homosexuels, dont un milliardaire américain de l’industrie agricole, donnera naissance à la branche des Brotonne McCormick, dont est issu le romancier américain Jim Fergus. Paul Fontenilliat, élève de 6e, deviendra quelques années plus tard Paul de Fontenilliat, puis le général de Fontenilliat, lorsque son père, diplomate, secrétaire de la légation de France en Suède, issu d’une famille de manufacturiers et de financiers, aura acquis le titre de comte romain. Georges de Montgermont est le fils d’un Lebeuf, manufacturier en faïences, qui en 1863 a fait rajouter un nom de terre à son patronyme (Georges sera camérier laïc de deux papes, comte romain en 1881, et ses cinq filles se marieront dans la noblesse). Paul Voizot a obtenu l’autorisation de se faire appeler Voizot-Lerma et se fait appeler Paul Voizot de Lerma, voire Paul de Lerma, ce qui n’est pas loin d’une usurpation de titre, quand on pense à ce qu’est un duc de Lerma en Espagne. Gérald et Henri de Belleville, élèves de 4e et de 5e en 1867, fils d’un industriel qui fabrique des machines à vapeur, sont en fait Gérald et Henri Belleville et c’est du reste sans la particule qu’ils intègreront ensemble à l’X en 1873. Pierre d’Ansac, élève de 5e, fils de diplomate, fera rajouter de Chabert à son patronyme en 1878 et se donnera du marquis, dans le château familial de Milly (en Indre-et-Loire), alors que sa famille paternelle était connue pour être de bonne bourgeoisie picarde. Henri-Adolphe Hocmelle, élève de 6e, fils d’un avocat, Edouard Hocmelle, et d’une professeur de musique, Caroline Méric, s’établira en Angleterre, y épousera une Anglaise (Mary Alice Fanny Elizabeth Prater), y sera naturalisé sous le nom de Henry Adolphe Charles Edward Hocmelle de Meray, et ses trois fils s’appelleront Henry, Jules et Reginald de Meray. Quant au nom de Gaston-Albert Mollard de Florian (1854-1893), qui nous fait un peu sourire, il fut le résultat d’une permutation (Gaston-Albert-Florian Mollard a donné Gaston-Albert Mollard de Florian) et fut ensuite prêté par son créateur à l’une de ses petites amies, pour lancer sa carrière de demi-mondaine (Marthe de Florian, spécialisée dans le personnel politique, fut la maîtresse de Clemenceau, de Waldeck-Rousseau, de Deschanel et de Doumergue).

34. Provinciaux et ultramarins

Aux Parisiens s’ajoute un nombre non négligeable de provinciaux.

On trouve à Bonaparte des fils de gentilshommes très enracinés en province (on peut citer Charles Marcel de Muret de Labouret, originaire des Charentes, René Liger de Chauvigny, originaire de la Sarthe, Louis de Suzannet, originaire de Vendée, Guy de Charnacé qui, après une courte carrière d’officier de marine, reviendra sur ses terres d’Anjou et sera maire de son village du Bois-Montbourcher pendant 61 ans, de 1881 à 1942, tout en étant membre du Jockey-Club) et quelques fils de notables de province (Henri et Guillaume Hélix d’Hacqueville, élèves de rhétorique et de 5e,  sont les fils du président du tribunal civil de Lisieux et les petits-fils du préfet de Seine-Inférieure ; Gaston et Frédéric Libéra des Presles, élèves de 3e et de 6e, sont les fils d’un magistrat de l’Yonne, qui employait à son service quelques années plus tôt la jeune fiancée allemande de Mallarmé, alors répétiteur au lycée de Sens ; Gustave Pagès du Port, élève de 8e, est le fils d’un petit notable lotois, propriétaire du château de la Blainie, à Albas : devenu maire du cru, Gustave s’endettera et finira interné, interdit et ruiné).

On y trouve aussi, plus nombreux encore, des fils de négociants, d’industriels et de banquiers provinciaux : Daniel Guestier, de Bordeaux, René Jackson, du Périgord, Alexandre Jullien, du Creusot (son père est président de la société métallurgique Terrenoire et administrateur de la Société générale), les frères Dorian, de Saint-Etienne, Louis Payen, fils d’un soyeux de Lyon, Maurice Bacri et Paul Blavet, de Marseille, Alfred Rochet, de Belfort (qui deviendra agent de change), Maurice Aubry, des Vosges, Paul Roman, de Wesserling, ds le Haut-Rhin (commune dont son grand-père, descendant de huguenots, est le maire pendant 60 ans et le principal employeur : 6000 ouvriers travaillent dans son indiennerie, la plus grande d’Alsace), Albert Mazars de Mazarin, de Saint-Affrique, dans l’Aveyron (son père, banquier et négociant, lui aussi protestant, est également maire de la commune), Georges Ruben, de Limoges (son père, Ernest Ruben, a dirigé la construction du quartier le plus élégant de la ville, où une avenue porte son nom), Georges  Goüin (1850-1925), de Tours (son père est un très riche banquier, surnommé le Péreire tourangeau, qui devait fonder puis présider la Banque de Paris et des Pays-Bas). On y rencontre aussi un fils de banquier corse, Emile Paganelli de Zicavo, qui épousera une petite-cousine des Rocca-Serra, et un grand notable insulaire, Lucien Biadelli, fils de lieutenant-colonel, petit-fils par sa mère du comte de Casabianca, procureur général à la Cour des Comptes.

On y découvre également, par exception, un fils de boulanger d’Avranches (Maurice, 1849-1944, qui sera admissible à l’ENS, répétiteur à Fontanes, agrégé de grammaire en 1881, puis inspecteur d’académie à Gap, Moulin, Clermont-Ferrand et Caen, puis Inspecteur général de l’économat des lycées et collèges en 1894, membre du Conseil supérieur de l’Instruction publique, et, pour finir, maire d’Avranches, de 1902 à 1923, et vice-président du conseil général de la Manche) et un fils d’entrepreneur en maçonnerie sans doute creusois (Pierre Pourcheiroux, élève de spéciales, dont je me demande s’il n’est pas le beau-frère de Joffre).

On y croise enfin quelques Français d’outre-mer, comme le vicomte Paul de Beausire de Seyssel (1851-1910), originaire de la Guadeloupe (en fait, fils d’un magistrat ayant exercé aux Antilles), Ernest de Rufz de Lavison, fils d’un médecin créole de la Martinique, qui fut aussi maire de Saint-Pierre et président du conseil général, Oscar Robbe et Alfred Thonon, originaires de la Réunion, Charles Durup de Balaine (1849-1915), Félix Harel (1853-), et Georges Harel (1854-1925), originaires de l’île Maurice (l’île Maurice est britannique depuis 1815 mais on y trouve des familles parfaitement francophones : les deux frères Harel sont deux des 9 enfants d’une famille de planteurs ; Georges rentrera à Maurice où il sera administrateur de sucreries ; un 3e frère, Edouard Harel, 1858-1931, dont je ne sais pas s’il fut élève à Bonaparte, fera sa médecine à Paris et exercera à Maurice ; Charles Durup de Balaine appartient lui aussi à une famille mauricienne, son père, son frère et ses deux sœurs sont nés comme lui à Maurice, mais il semblerait que la famille ait regagné la France dans le courant du XIXe s : toute la fratrie se marie et meurt à Paris).

Ces provinciaux et ultramarins (ainsi que bon nombre de Parisiens) sont hébergés et nourris dans une vingtaine d’institutions privées, plus ou moins proches du lycée, petites structures parfois assez familiales qui ont la réputation d’être plus agréables que l’internat de Louis-le-Grand et qui accueillent en 1866-1867 533 élèves du lycée (39% de l’ensemble) et l’année suivante 511 (37%). On peut en citer quelques-unes : Aubert-Savary, Carré-Demailly, Prunières, Cousin, Gout, Delafosse, Delahaye, Genty, Duplessis-Mornay, qui me semble avoir accueilli des élèves plutôt protestants, Springer, choisie exclusivement par des familles juives (l’école catholique Fénelon, créée en 1869 et qui est devenue Fénelon-Sainte-Marie, jouera longtemps le même rôle). Selon qu’ils sont ou non en institution, les élèves ont des vies sociales très différentes : les pensionnaires quittent le lycée en rang par deux deux fois par jour et ils ne peuvent guère sortir le soir alors que certains externes mènent la vie mondaine de leurs parents et vont au théâtre plusieurs fois par semaine.

35. Un lycée très accueillant aux étrangers de la bonne société

Dix pour cent des élèves de Bonaparte sont nés à l’étranger.

Le plus gros contingent d’élèves étrangers, de très loin, est celui des Polonais (45 élèves), qui sont en fait pour la plupart des enfants d’aristocrates polonais réfugiés en France à l’issue de l’insurrection nationale de 1830-1831, durement réprimée par le pouvoir tsariste (on parle de « première émigration polonaise » : ces élèves sont nés en France, comme Vitold Komorowski, né dans le Loir-et-Cher, ou Albert et Sigismond Zaborowski, dans les Deux-Sèvres, ou Alexandre Dybowski, en Corrèze, ou Charles Wrzesniowski, dans l’Eure, ou Boleslas Korzeniewski, dans l’Aube, ou Albert Kawiecki, à Bordeaux, ou Raphaël Orlowski, à Rouen, ou Alfred Hauszyld, dans le Doubs, ou Joseph Kokular, en Algérie) ; quelques élèves, beaucoup moins nombreux, nés en Pologne, sont arrivés en France à l’issue de l’insurrection de 1863, ils appartiennent à la « seconde émigration polonaise ». La plupart de ces réfugiés ou fils de réfugiés trouvent le gîte et le couvert à l’Ecole polonaise du boulevard des Batignolles (qui fonctionne de 1842 à 1920). Ces élèves sont concentrés dans les classes de 3e, 2nde, mathématiques préparatoires, mathématiques élémentaires et mathématiques spéciales, ce qui me conduit à penser que le lycée Bonaparte pallie pour eux l’absence de filière scientifique à l’Ecole polonaise (on peut imaginer que ces jeunes aristocrates sans-le-sou voient dans les concours des classes scientifiques le moyen de se mettre à l’abri du besoin ; du reste, sans devenir polytechniciens, ils sont souvent très bons élèves, décrochant 80% du palmarès en mathématiques préparatoires : trois des 45 Polonais du lycée entrent à la section des sciences de l’ENS (Wenceslas Niebilowski en 1867 ; Alexandre Dybowski  en 1872 ; Alfred Budzynski en 1874) ; Stanislas Marchocki intègre l’Ecole navale ; Edme Strzalkowski est admis comme élève externe à l’Ecole des ponts et chaussées ; il en va de même pour Boleslaw Kulczewski à l’Ecole des mines et, lui qui était né à Blida, en Algérie, fera carrière au Chili, où il se mariera ; Edouard Jablonski, reçu 3e à l’agrégation de mathématiques en 1878, sera professeur de spéciales à Poitiers, Besançon, Charlemagne et Saint-Louis ; Joseph Dukacinski, reçu à l’agrégation d’histoire en 1881, enseignera pendant 25 ans en prépa Navale-Saint-Cyr au lycée de Bordeaux ; Alexandre Zaborowski, fils d’un chirurgien établi dans les Deux-Sèvres, sera inspecteur général des chemins de fer éthiopiens et son frères Sigismond sera anthropologue, professeur à l’Ecole d’anthropologie de Paris et président de la Société d’anthropologie de Paris en 1907 ; plusieurs, comme Gaspard Gasztowtt et Edgar-Théophile Michalowicz, seront docteurs en médecine. J’avoue ne pas savoir ce qu’est devenu Witold Komorowski, lauréat du concours général en vers latin en 1867, ni Jean Pilinski, 2e prix de chimie au concours général de 1866 et 3e accessit de physique au concours général de 1867.

Rares sont les Polonais externes libres : c’est cependant le cas d’Adam Chodzko, élève de maths élem en 1866-1867, fils d’Alexandre Chodzko (1804-1891), professeur de langues slaves au Collège de France et haute figure de l’intelligentsia polonaise en exil (je pense que l’élève de maths élem pourrait être Adam Chodzko, né en 1847, qui sortira premier de l’Ecole des mines et ira s’installer en Californie, mais il pourrait tout aussi bien s’agir de son frère, Victor Jean Adam Chodzko, né en 1848, qui sera capitaine au long cours et qui, selon une légende familiale, aurait enseigné les choses de la mer au jeune Joseph Conrad). Un autre externe est Georges Swiejkowski, élève externe de 6eD, dont la mère est appelée dans le registre de 1866-1867 « Mme la comtesse Swiejkowski » ; l’année suivante, quand il est en 5eD, le registre porte la mention : « fils de la marquise de Noailles » ; le marquis de Noailles, en 1867, est le diplomate Emmanuel-Henri-Victurnien de Noailles (1830-1909), qui sera plus tard ambassadeur en Italie, dans l’Empire ottoman et en Allemagne, et qui a écrit toute une série d’ouvrages sur la Pologne ; il s’est marié en 1868 avec Eléonore-Alexandrine Lachmann, âgée de 41 ans, veuve de Léon Trzaska, comte Swiejkowski, et qui devient alors la marquise de Noailles. Egalement externes sont les frères Stanislas et Boleslas de Ciechanowiecki, alias Chicken & Whisky, élèves de 6eD et de 7eA, dont la famille habite rue de Saint-Pétersbourg : s’ils sont les fils de Paul Ciechanowiecki, ils sont les petits-neveux d’Eva Hanska, épouse de Balzac, et les frères d’Edwige Ciechanowiecka, future générale de Forsanz et belle-mère du général Weygand. Mais ils pourraient tout aussi bien être les fils d’Henryk ou d’Otton Ciechanowiecki, qui sont enterrés au Père-Lachaise.  

On trouve aussi quelques élèves russes, dont Victor de Gritzenko (1851-1893), élève de rhétorique en 1867, né à Saint-Pétersbourg, fils naturel du prince Léon Victorovitch Kotchoubey, qui le fait élever à Paris en le présentant comme son neveu et son pupille : Victor sera diplomate russe (en Roumélie orientale, Bulgarie actuelle, puis à Constantinople), tout en publiant deux recueils poétiques en français d’inspiration parnassienne (Silhouettes bibliques, Hellas, sonnets antiques). Alexandre de Bourakoff, très bon élève de seconde, né à Novocelitza, en Ukraine, est le fils de Paul de Bourakoff, commissaire délégué de l’Empire russe à l’Exposition universelle de 1867 (il arrive et repart avec son père). Egalement excellents sont les deux fils de l’ambassadeur de Russie à Paris, Alexander et Theodor von Budberg (de la maison de Budberg-Bönninghausen), jeunes barons baltes qui serviront  à leur tour l’Etat tsariste (par tradition familiale, leur arrière-grand-père, Andreas von Budberg, ayant été l’ambassadeur en Suède de Catherine II et le ministre des affaires étrangères d’Alexandre 1er) : Alexander (1853-1914) sera officier de l’armée impériale russe, président de la Chancellerie des pétitions en 1899, membre du Conseil d’Etat impérial en 1904, et finira grand veneur de Nicolas II en 1913 ; quant à son frère, Theodor (1851-1916), il sera diplomate et le dernier ambassadeur de la Russie tsariste en Espagne, de 1909 à 1916. Un cas très similaire d’identité germano-russe nous est offert par Valdemar von Meissner, élève de 2nde, fils du vice-consul de Russie à Paris. Un Dmitri Romanoff, né à Saint-Pétersbourg, est élève au lycée, en classe de 6e (j’ai d’abord cru qu’il s’agissait du grand-duc Dimitri, fils du grand-duc Constantin, petit-fils du tsar Nicolas 1er ; mais le grand-duc Dimitri est né en 1860, ce qui rend difficile son inscription en 6e à la rentrée de 1866 ; par ailleurs, l’administration du lycée ne lui accorde aucune importance, ce qui présume mal de son appartenance à la famille impériale russe). Il n’est pas exclu que Léon Catoire, élève de 4e, « fils de banquier », soit le fils d’un banquier moscovite d’origine française, Léon Catoire de Bioncourt. Je n’ai rien trouvé sur Waldemar Kollmann, élève de 8e né à Saint-Pétersbourg. Je signale enfin que Maximilien Vieuxtemps, élève de spéciales en 1866, était né lui aussi à Saint-Pétersbourg, où son père, le célèbre violoniste belge Henri Vieuxtemps, était musicien à la cour de Nicolas 1er.

Quelques fils de diplomates allemands sont inscrits au lycée. Maximilian et Alexander von Wendland sont les fils de l’ambassadeur de Bavière des années 1850-1866, August Freiherr von Wendland (1806-1884), juriste libéral, fils d’un pasteur poméranien, anobli par le roi de Bavière Maximilien II dont il est l’ami personnel (les Wendland passeront pour des parvenus protestants aux yeux de la cour de Munich, August ayant sans doute aggravé son cas en achetant une abbaye, Bernried, pour en faire le château familial) ; Maximilian von Wendland (1854-1940) et Alexander von Wendland (1858-1937) seront capitaines de la cavalerie royale bavaroise ; le fils de Maximilien, Karl Friedrich (1895-1942), mourra sur le front russe, en 1942 ; le fils d’Alexander, York Alexander (1907-1991), sera diplomate comme son grand-père, de l’époque nazie à l’époque Adenauer, membre du NSDAP en 1933, consul à Brno en 1938, secrétaire de légation à Bangkok de 1940 à 1945, ambassadeur à Saigon et Dakar dans les années 1960. Un autre Allemand fils de diplomate est Paul Hermann, fils du consul du grand-duché de Mecklembourg-Schwerin. En revanche sont Français Eugène Ewald (1850-1919), fils du consul du grand-duché de Hesse (et non de Bade, comme l’affirme le registre ; son père est un négociant né à Darmstadt, installé à Paris, frère du ministre hessois des finances ; Eugène sera à son tour négociant et consul de Hesse à Paris) et Jules Königswarter, fils du chargé d’affaires de Saxe-Cobourg-Gotha, Henri-Jules Königswarter, représentant le duc Ernest II, beau-frère de la reine Victoria (Henri-Jules est le frère d’un grand banquier germano-hollandais établi à Paris en 1830, Maximilien Königswarter, très bien vu de Napoléon III et élu député au corps législatif dès 1852 ; Henri-Jules, qui a épousé une cousine Königswarter, contribuera aux bonnes relations de Napoléon III et d’Ernest II et en sera remercié par un titre de baron de Königswarter ; Jules, en fait Léopold-Jules de Königswarter, 1848-1882, sera banquier comme son oncle, épousera une cousine Königswarter comme son père, mais mourra très jeune). Trois cousins de Jules sont élèves au lycée, Jacques Kulp (dont nous avons beaucoup parlé), mais aussi Jules et Jacob Machiels, qui, d’après le registre, sont « fils du consul honoraire de Bade et de Saxe-Cobourg-Gotha » : leur père, Abraham Jacob Jules Machiels, né à Amsterdam, a manifestement précédé Henri-Jules Königswarter dans sa fonction consulaire. Je ne sais si les Machiels étaient Français ou Néerlandais : Jules Machiels est né à Paris en 1847 (il est élève de philo en 1867) mais Jacob est né à Amsterdam en 1850 (il est élève de maths élem) ; leur mère, Thérèse Machiels, est la fille du grand banquier amstellodamois Julius Königswarter et la sœur d’Henri-Jules ; le fait que Jules Machiels ait pris le nom de Jules von Machiels-Clinbourg n’aide guère à trancher.

On trouve assez peu d’Austro-Hongrois (Eugène et Richard Blühdorn sont nés à Vienne, en 1848 et 1851, Eugène sera diplomate et secrétaire de la légation d’Autriche-Hongrie en Espagne ; Etienne Balatschano est lui aussi né à Vienne, mais sans être sujet de François-Joseph car il est fils de diplomate, plus précisément le fils du chargé d’affaires roumain dans la capitale autrichienne), assez peu de Belges (Paul Deschanel est un faux-Belge puisque, s’il est né dans la banlieue de Bruxelles, en 1855, c’est uniquement parce que son père, Emile Deschanel, professeur de littérature grecque à l’ENS et fervent républicain, y vivait en exil depuis le 2 décembre ; Hermann de Mérode est également Français, même si son grand-père, Félix de Mérode, fut l’ami et le ministre de Léopold 1er et si sa mère, Thérèse de Mérode, appartenait à la branche belge de cette très ancienne et illustre famille ; je ne sais pas si Georges, 1849-1882, et Louis Verbrugghe, 1851-, fils du consul général de Belgique et élèves de 4e C et de 2nde A, sont belges ou français ; en revanche, je peux dire qu’ils furent d’extraordinaires explorateurs du continent américain, où ils ont fait un très long voyage en 1877 et 1878 : ils ont visité New York et Chicago mais ils ont surtout joué les sportsmen, sont allés de Salt Lake City à San Francisco en traversant le Grand bassin et la Sierra Nevada, ont chassé le daim et l’ours dans l’Arkansas, l’élan à Colorado Springs, le bison dans la vallée de la Cimarron, le caribou au Québec, le caïman dans les bayous de La Nouvelle Orléans ; ils ont également visité Cuba et Haïti, le Mexique, le Brésil, où ils ont remonté l’Amazone jusqu’à Manaus, l’Argentine où ils ont parcouru la pampa, le Chili, le Pérou et la Colombie, où ils se sont intéressés de très près à ce qui deviendra le canal de Panama, rencontrant sur place le géographe français qui se passionne pour ce projet, Lucien Napoléon Bonaparte-Wyse ; Georges est rentré en France avant Louis, qui est resté avec Bonaparte-Wyse visiter la cordillère des Andes mais surtout négocier la concession de la zone du canal auprès du président colombien (on est là directement aux origines de la Compagnie de Panama, puisque Lesseps et ses amis rachèteront la concession Wyse) ; Georges est revenu en Amérique en 1882 et y a trouvé la mort sur le Rio Sinu, en Colombie ; les deux frères ont néanmoins eu le temps de publier ensemble deux ouvrages, Promenades et chasses dans l’Amérique du Nord, 1879, Forêts vierges, Voyage dans l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale, 1880 ; Louis a publié seul Le canal interocéanique de Panama, Coup d’œil sur les tracés maritimes proposés entre l’Atlantique et le Pacifique à travers l’isthme américain, 1879).

Cinq ou six Italiens sont inscrits à Bonaparte. Vittorio de Asarta (1850-1909), élève de maths élem en 1867, est le fils d’un banquier génois qu’on élève en France en raison de sa naissance illégitime (il ne sera reconnu par son père qu’en 1868) ; il entrera à l’Ecole polytechnique de Milan, se lancera dans l’agriculture mécanisée en Frioul et mourra vice-président de la Société des agriculteurs italiens et sénateur du royaume d’Italie. Stefano Farneti (1855-1926), élève de 5e en 1867-1868, est né à Pise dans une famille bourgeoise (sa mère se prétendait descendante du héros national polonais Koscziusko) et, après des études à l’Académie des beaux arts de Naples, il deviendra un peintre estimé, qui exposera régulièrement à Paris et qui sera à la fin de sa vie conservateur du musée de Naples. Federico La Greca di Polignano (1852-1912) est, lui, quasiment un personnage de Lampedusa : il est en effet le fils du marquis Augusto di Polignano, dernier ministre des travaux publics du royaume des Deux-Siciles, dernier envoyé extraordinaire dudit royaume auprès de Napoléon III et de la reine Victoria et qui s’est retrouvé bloqué en France pour dix ans par les événements de 1860 ; le jeune homme rentrera en Italie avec ses parents grâce à l’amnistie de 1870 et il vivra noblement sur ses terres des Pouilles, face à l’Adriatique. Je me demande si le jeune baron Georges de Roccolino, élève de 7e, n’est pas dans un cas de figure similaire : son patronyme indique en effet l’appartenance à une vieille famille sicilienne (les Calandra di Roccolino) et il épousera en 1879 Amélie de Grasset, qui est elle-même la petite-fille d’Emmanuel-Augustin de Grasset, contre-amiral des Deux-Siciles. Paul Morpurgo, élève de rhétorique, pourrait appartenir à une grande famille juive de Trieste ou d’Udine, ou à une branche installée en France de cette famille. Deux certitudes, en revanche : le lycée accueille en 1867, en classe de 2nde, Henri Ferraboschi, neveu italien de John Stuart Mill (sa mère est Jane Stuart Mill, sœur du philosophe ; lui-même épousera une Anglaise, Margaret Frances Pratt, et obtiendra la nationalité britannique en 1908) et il accueillera en 1869, en classe de 4e, Georges de Castiglione (1855-1879), né à Turin, fils unique de la célèbre comtesse, cousine de Cavour et maîtresse de Napoléon III.

On trouve aussi quelques Suisses (dont Edouard de Stoppani, né à Lugano dans une famille patricienne protestante, fils d’un avocat et homme d’affaires politiquement engagé, Léon de Stoppani, que les troubles politiques de la Confédération ont contraint à un exil parisien entre 1855 et 1868 [un lien de parenté avec Léontine de Stoppani, qui épouse en 1863 Henry Pereire, fils d’Emile, n’est pas impossible], et David Vonwiller, né à Naples, fils d’un industriel suisse du secteur cotonnier qui fit fortune en Italie du S), un Espagnol (Pedro de Rojas, élève de 5e en 1867-1868, né à New York et fils de général ; mais Manuel Bennetot, né à Séville, est Français, fils de Ferdinand Bennetot, l’ingénieur qui a construit le pont de Triana, sur le Guadalquivir, dans la ville andalouse), deux Portugais (le vicomte Conrad de Roboredo, 1851-1911, né à Copenhague d’un père portugais et d’une mère danoise, il épousera une aristocrate belge –et ils auront un fils, Mauricio, interprète dans l’armée portugaise, qui mourra de la grippe espagnole en 1919 ; Charles Wittnich, élève de 4e, né à Lisbonne, fils d’un négociant amstellodamois d’origine allemande établi au Portugal, Johann Friedrich Wittnich ; Charles, Karl ou Carlos pourrait être l’oncle maternel d’un célèbre universitaire portugais, professeur de botanique à Coïmbra, Luiz Wittnich-Carrisso, avec cette réserve que les Wittnich semblent juifs et que Luiz Wittnich-Carrisso était catholique), un Grec (Pierre Roque, fils de Phocion Roque, chargé d’affaires de Grèce ; mais on doit signaler qu’arrivera au lycée en 1868, en provenance d’Odessa, le Grec Jean Psichary, futur directeur d’études à l’EPHE et professeur aux Langues O, grand défenseur du démotique, qui épousera la fille d’Ernest Renan et aura pour fils Ernest et Michel Psichari) et de rares Ottomans (Eulambios Pyrloglou, élève de maths élem, né à Constantinople, qui poursuivra avec succès ses études scientifiques à l’Université de Gand, alors francophone ; et trois juifs, Isaac Russo, né « aux Dardanelles », Paul de Picciotto, né à Beyrouth, Isaac de Camondo, né à Constantinople).

Le groupe le plus important après les Polonais est celui des Roumains, résultat de la diplomatie française des années 1850 et de la francophilie des élites moldo-valaques. Emmanuel Balliano et Léon Halfon sont deux juifs nés à Bucarest, dont les familles ont sans doute cherché à fuir l’antisémitisme, qui s’est donné libre cours après 1856 (les Halfon sont banquiers). Mais le lycée scolarise aussi, en 7e, deux représentants de la grande famille bourgeoise des Lahovari, qui a fourni des ministres à la toute jeune Roumanie indépendante et dans laquelle est née la princesse Bibesco : fils du président de la Cour d’appel de Bucarest et neveu du chef de la mission diplomatique en France, Kretzulescu, Georges Lahovari (1854-1897) fera des études de droit, sera journaliste, directeur du journal L’indépendance roumaine, et même un temps député conservateur à la Chambre roumaine, avant de mourir dans un duel avec un autre journaliste, Niculescu, en 1897 ; son frère Alexandre-Emmanuel (1851-1950) sera diplomate, ambassadeur de Roumanie en Italie, dans l’Empire ottoman, en Autriche-Hongrie, en France (de 1908 à 1917) et de nouveau en Italie, et il mourra en 1950, âgé de 99 ans (sa fille, Nicole/Colette, sera dame d’honneur de la reine Marie de Roumanie, elle-même petite-fille de la reine Victoria et du tsar Alexandre II). Elève de 5e en 1867-1868, Alexandre Philippesco est issu d’une famille à peu près équivalente aux Lahovari, les Filipescu (son père, Ion-Alexandru Filipescu, qui a fait des études de droit à Paris, a été gouverneur de Valachie en 1858-1859). Michel Constantin Miclesco, en fait Mihaïl Miclescu (1851-1920), élève de mathématiques élémentaires, appartient au même milieu, une famille de grands propriétaires roumains qui occupent de hautes fonctions (il sera lui-même préfet en Roumanie). Au sommet sociologique de cette colonie roumaine, on trouve des phanariotes, de très grands aristocrates dont les familles ont vécu pendant des siècles dans le quartier du Phanar, à Constantinople : le jeune prince Cantacuzène est le descendant d’un empereur byzantin du XIVe s., Jean VI Cantacuzène (le lycée n’a pas enregistré son prénom, mais il pourrait s’agir de Constantin Cantacuzène, 1856-1927, fils d’un gouverneur de Moldavie, qui sera étudiant en droit à Paris, puis parlementaire dans son pays, président de la Chambre des députés, et jouera un rôle important dans le choix de la neutralité roumaine en 1914, comme dans l’entrée en guerre de son pays aux côtés des alliés en 1916) ; les jeunes Pierre et Alexandre Maurogeny, élèves de 3eA et de 5eC, sont des Mavrogénis, d’une famille princière d’où sont sortis un célèbre drogman ottoman, un négociateur valaque du congrès de Vienne et une héroïne de la révolution grecque, Mavrogénie –et ils vivent chez la mère d’un de leurs camarades de classe, Mme Cortazzi, d’une famille de négociants vénitiens solidement établie à Smyrne ; Demetrius Mavro, en fait Mavrocordato, élève de 4eC, appartient lui aussi à une famille phanariote, originaire de Chio, qui a donné des hospodars de Moldavie et de Valachie au XVIIIe s et des hommes d’Etat grecs au XIXe s ; quant aux princes Grégoire (1851-1889) et Ferdinand Ghika (1853-1933), ce sont les fils de Grégoire V Ghica, le hospodar/gouverneur réformateur de Moldavie qui se réfugia en France en 1856 avant de s’y suicider, Napoléon III refusant de le recevoir ; ils sont aussi les cousins du jeune prince Michel Stourdza, mort à 17 ans en 1863 alors qu’il était élève de rhétorique au lycée –et en mémoire duquel la princesse Stourdza (Smaranda Stourdza Vogoridi, 1816-1885), sa mère, créa en 1866 un prix de fondation richement doté (1000F pour le meilleur élève de rhétorique ; elle sera imitée en 1872 par le duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe, créant le prix du duc de Guise, de 1000F, en mémoire de son fils, mort brutalement cette année-là en classe de mathématiques élémentaires ; ces prix de fondation seront attribués jusqu’à la Seconde Guerre mondiale).

On rencontre aussi quelques Britanniques. Les frères Alan et Ernest Chichester, 10 et 9 ans en 1867, sont issus d’une famille de la nobility (grande noblesse) anglo-irlandaise : un de leurs ancêtres a fondé Belfast, à l’extrême fin du XVIe s et au début du XVIIe s ; les fils de ce fondateur sont devenus comtes puis marquis de Donegall ; l’arrière-grand-père d’Alan et Ernest, 1er marquis de Donegall, avait des revenus annuels de £30.000 (750.000 F or) ; leur grand-père était gentilhomme de la Chambre de Guillaume IV et fut le premier baron Templemore ; leur père, mort en 1863, était Scarlet Rod, ie huissier de l’Ordre du Bain ; leur tante Caroline Chichester a épousé Charles Lennox Peel, petit-fils de Sir Robert Peel, Premier Ministre de Victoria. Alan (1857-1947) sera lieutenant-colonel dans le 18th Royal Irish Regiment, chef de la police du Huntingdonshire, deputy-lieutenant ; Ernest (1858-1917) a vécu la high life tout en restant célibataire. Leurs portraits de 1865 par le photographe Camille Silvy se trouvent aujourd’hui à la National Portrait Gallery de Londres.

Plusieurs autres semblent plutôt issus de la gentry (noblesse non titrée). Charles Cornwallis Knapp, né en 1852 dans le Surrey (St Helen’s Cottage, Byfleet), appartient à une très vieille et très prestigieuse famille puisqu’il est descendant des Plantagenets : il épousera par la suite Georgina Harriett Pollard, fille d’un juge de paix du Devon (on se croirait dans un roman de Jane Austen). Henry Wakefield (1854-1933), très bon élève de 7e en 1867-1868 (il est récompensé dans toutes les matières, y compris en grammaire française et récitation), n’est autre qu’Henry Russell Wakefield, fils d’un gentleman et juge de paix du Nottinghamshire, Francis Wakefield, qui veut orienter son fils vers la diplomatie et l’envoie donc faire ses études secondaires à Bonaparte et ses études supérieures à l’université de Bonn ; Henry Wakefield ne sera pas diplomate mais pasteur anglican, notamment à Londres et à Norwich, un pasteur très favorable au rapprochement des dénominations protestantes et très concerné par la question sociale, proche des radicaux et des fabiens, qui militera pour la fermeture des workhouses et terminera sa carrière (grâce au PM libéral Asquith) évêque anglican de Birmingham de 1911 à 1924 : à ce titre, il s’investit dans la PGM, se rend dans les tranchées, milite dès 1915 pour la conscription, affirme que la guerre provoque un réveil spirituel, partage les loisirs de ses fidèles (il assiste aux matchs de foot, demande que soient maintenus ouverts les théâtres et les music halls, reconnaît la valeur éducative du cinéma ; en 1918 et 1919, il se rend aux Etats-Unis, où il rencontre le stars d’Hollywood et une très jolie photographie nous le montre en compagnie de son compatriote Charlie Chaplin ; son fils cadet, Gilbert Edward Wakefield 1892-1963, sera scénariste, son fils aîné, Herbert Russell Wakefield 1888-1964, est aujourd’hui tenu pour l’un des maîtres anglo-saxons de l’histoire à faire peur).

James Pratt, né à Bombay vers 1856, est le fils d’Edward John Pratt (1827-1895), « deputy commissioner of customs, salt & opium », haut fonctionnaire britannique en Inde (je rappelle que les fonctionnaires de l’ICS sont alors les fonctionnaires les mieux payés du monde), qui était en congé de maladie en Europe en 1865-1866 et mourra à Paris (malheureusement, j’ignore ce qu’est devenu James). De Louis & William Blech, nés à Malte, je crois pouvoir dire qu’ils appartiennent à une famille de négociants juifs de Vienne installée dans cette colonie britannique. J’avoue ne pas savoir qui est Reginald Paynter (serait-ce le mystérieux Reginald Paynter de Boskenna, en Cornouailles ?) ni ce que sont devenus les deux petits génies Alfred & George Grundy, nés à Ramsgate, qui entrent en 7e en 1867, comme pensionnaires à l’institution Houllier, et rafleront tous les prix deux ans plus tard (je sais seulement qu’un Alfred C Grundy né à Ramsgate en 1857 est dans le recensement britannique de 1881 et qu’il est alors employé de commerce à Londres ; je ne trouve pas trace dans la même archive de son frère George : j’ai cru un moment qu’il ne faisait qu’un avec George Beardoe Grundy qui a été professeur d’histoire à Oxford, spécialiste des guerres médiques, mais la date de naissance de l’historien, 1861, ne colle pas et son autobiographie publiée le confirme).

Les Franco-Britanniques ne sont pas rares : Alfred Edwards, né à Constantinople, fils d’un médecin britannique et d’une Française, promis à un bel avenir de magnat de la presse, James Violett, appartenant à une famille de négociants-banquiers britanniques de Bordeaux, James Love, fils d’un médecin parisien qui sera médecin à son tour et fondera le dispensaire Alix Love de la rue Ordener, William Gray, Edmund et Henry Wickham, Britanniques de Paris. Mais le plus emblématique de ces Franco-Britanniques est sans aucun doute Gaston Worth (1853-1924), élève de 4e, fils de Charles-Frederick Worth, couturier venu d’outre-Manche qui invente depuis 1858 la haute couture dans ses ateliers de la rue de la Paix et habille alors la plupart des têtes couronnées d’Europe. Dès 1872, Gaston Worth travaille auprès de son père et, en 1895, il prend sa succession (en organisant un partage avec son frère cadet, Jean-Philippe : à l’aîné, la gestion, au cadet, la création) ; la même année, il rédige un très intéressant rapport sur La couture et la confection des vêtements de femme et il sera, en 1911, le premier président de la Chambre syndicale de la haute couture.

On trouve enfin, en assez grand nombre, des élèves venus des Etats-Unis. Le phénomène a été renforcé par la guerre de Sécession, entre 1861 et 1865 (de grandes familles, notamment sudistes, ont cherché à mettre leurs enfants à l’abri et les ont envoyés en Europe : en 1863, le lycée comptait au moins 4 élèves nés à La Nouvelle Orléans, Budington, Slidell, Wredenburgh et Pecquet du Bellet). Certains sont restés mystérieux, tel Matty Hutchinson, élève de rhétorique, ou Knox Pinckard, élève de maths prépa, ou Jones Grant, élève de 2nde, ou Henry et Frank Stevens, élèves de 3e et de 6e.

Deux sont nés à Philadelphie (ils seront rejoints en 1868 par un Bostonien, William Marston, descendant d’une des sorcières de Salem et d’un des prétendus Indiens de la Boston Tea Party). Ward Burnett (1851-1918) est le fils du général Benjamin Ward Burnett, ancien de West Point devenu ingénieur civil mais qui avait servi avec éclat comme colonel à la tête des volontaires new-yorkais dans la guerre américano-mexicaine de 1846-1848 et qui fut ensuite surintendant de l’arsenal naval de Philadelphie ; le fils, dès sa sortie de Bonaparte, à l’automne 1867, entre à l’Académie navale d’Annapolis (équivalent américain de l’Ecole navale, formant les officiers de marine), et, sous l’identité d’Aaron Ward (il a pris le nom de son grand-père maternel, qui était général de la milice de NY et fut plusieurs fois membre de la Chambre des représentants, appartenant à une famille de politiciens new-yorkais), il sera attaché naval à Berlin, Paris et Saint-Pétersbourg entre 1889 et 1894, s’illustrera dans la bataille de Santiago de Cuba lors de la guerre hispano-américaine de 1898, sera nommé amiral en 1910, commandant en second de la flotte de l’Atlantique en 1911 ; ayant pris sa retraite en 1913, il s’occupe des rosiers de sa propriété de Long Island mais reprend du service dès 1914, commandant le navire Red Cross que finance la Croix Rouge américaine, destiné à venir en aide aux blessés de toutes les nationalités, ce qui lui vaudra l’attribution par François-Joseph de la médaille du mérite austro-hongrois (3 navires de guerre US ont porté son nom). L’autre Philadelphien est William Woodville Rockhill (1854-1914), d’une famille patricienne qui compte des Cadwalader et des Claypoole, des membres de la Société des Cincinatti, des banquiers et des militaires ; son père est mort à sa naissance et sa mère, une Woodville de Baltimore, s’est installée en France dans la décennie 1860 (elle s’établira ensuite à Montreux, en Suisse, et y mourra à l’âge de 90 ans, en 1913) ; c’est cette décision maternelle, peut-être liée à la guerre de Sécession, qui explique qu’il ait été inscrit à Bonaparte : cet excellent élève entre à Saint-Cyr dès 1871 (promotion d’Alsace-Lorraine) et sert quelques mois dans la Légion étrangère en Algérie ; à 22 ans, il retourne aux USA, où il assouvit sa passion née en France pour l’Extrême-Orient : il sera d’abord un très grand chercheur et linguiste, remarquable sinologue, fondateur des études tibétaines aux USA (les abondantes archives qu’il a laissées sont en anglais, en français, en chinois et en tibétain), avant de se tourner vers la diplomatie ; il commencera sa carrière d’ambassadeur en 1897-1899 sur un poste triple (Serbie, Roumanie, Grèce, en résidence à Athènes), formulera la politique américaine de la « porte ouverte » à l’égard de la Chine en 1899, sera ambassadeur des Etats-Unis en Chine de 1905 à 1909, deviendra l’ami du Dalaï-Lama (qui avait appris avec enthousiasme qu’il savait le tibétain et fit appel à lui dans une négociation difficile avec les Britanniques), puis ambassadeur en Russie de 1909 à 1911, en Turquie de 1911 à 1913, et il mourra à Honolulu en décembre 1914, en allant prendre ses fonctions de conseiller politique de Yuan Shikai (2e président de la toute jeune république chinoise).

Deux sont nés à NYC. C’est le cas de Bryant Godwin (1848-1894), élève de maths élem, fils du grand journaliste fouriériste et abolitionniste Parke Godwin (1816-1904), qui prit une part très importante dans la décennie 1850 au débat Kansas-Nebraska (il écrivit en particulier un article retentissant sur les « despotismes américains »). Par sa mère, il est le petit-fils de l’immense poète William Cullen Bryant (1794-1878), qui écrivit « Thanatopsis » et fut en correspondance avec Henry James, mais qui fut aussi un très grand directeur de journal, à la tête du New-York Evening Post pendant 49 ans (entre 1829 et 1878), et un acteur essentiel dans la naissance du parti républicain, de Central Park et du Metropolitan Museum of Art. Par ce même grand-père, il est l’arrière-petit-neveu de Charity Bryant, une femme qui vécut maritalement toute sa vie avec une autre femme, en ayant l’approbation de William Cullen Bryant (« If I were permitted to draw the veil of private life, I would briefly give you the singular, and to me interesting, story of two maiden ladies who dwell in this valley. I would tell you how, in their youthful days, they took each other as companions for life, and how this union, no less sacred to them than the tie of marriage, has subsisted, in uninterrupted harmony, for more than forty years. ») et qui est devenue une icône de notre temps. Je ne pense pas qu’il soit resté très longtemps à Bonaparte et je n’ai aucune information sur ce que furent les 27 années de sa vie après 1867.

L’autre New-Yorkais est né à NYC mais a davantage de liens avec la Louisiane et le Kentucky et son histoire tient d’Autant en emporte le vent, de Citizen Kane et des romans d’Henry James : Daniel Holmes Jr (1851-1908) est le fils d’un self made man d’origine irlandaise de la région de Cincinatti, Ohio, Daniel Henry Holmes Sr (1816-1898). Celui-ci, orphelin de bonne heure, s’est retrouvé au service d’un homme du Kentucky voisin, Eugène Levassor, qui lui a appris le français et l’a envoyé se former au commerce dans un magasin de nouveautés de NYC, Lord & Taylor ; lorsque Lord & Taylor ont ouvert en 1836 un autre magasin de nouveautés à la Nouvelle Orléans, il est apparu comme le manager idéal (il sait vendre et il parle français) ; en 1842, il a ouvert dans la même ville son propre magasin et, en 1849, il l’a transporté dans le quartier le plus commerçant, Canal Street : ce magasin DH Holmes de la Nouvelle Orléans est très vite devenu une entreprise florissante, un grand magasin à la parisienne, le plus grand « grand magasin » du Sud des USA (à sa mort, y travailleront 700 employés), vendant à une clientèle aisée des produits textiles européens que le patron va lui-même acheter sur place tous les ans. Dès 1852, il est suffisamment riche pour s’offrir une maison coloniale (avec 17 acres de terrain autour, soit 7ha) à Covington, ds le Kentucky, sur l’Ohio, en face de Cincinatti (très exactement à la frontière du Nord et du Sud) –et il y vient tous les étés avec sa famille jusqu’en 1861 ; lorsque, cette année-là, éclate la guerre de Sécession, il prend le parti du Sud mais veut mettre sa famille à l’abri (il installe sa femme et ses enfants d’abord à Tours, où il s’était acheté une maison, puis à Paris, où son fils est élève à Bonaparte pendant 4 ans, de 1863 à 1867) ; la défaite du S n’a eu aucun effet négatif sur les affaires de Holmes Sr (il a remplacé ses employés masculins mobilisés par des femmes, qui se sont révélés meilleures que les hommes et qu’il gardera après la guerre ; surtout, il a accumulé pendant la guerre d’énormes réserves de coton qui ont pris une valeur extraordinaire et qu’il peut vendre en 1865 contre des bons du gouvernement de l’Union, ce qui fait de lui un homme très riche dans un Sud globalement appauvri) ; en 1866, il commence à se faire construire sur son domaine de Covington un manoir néo-gothique de style anglo-siénois de 32 pièces qu’il baptisera Holmesdale et qu’il donnera à son fils en 1890 (l’ensemble sera alors évalué à 1,2M de dollars, soit 30M de dollars actuels). Mais revenons à 1867 : cette année-là, Daniel Jr quitte Bonaparte pour Manchester où son père veut lui faire faire son apprentissage commercial ; l’expérience est un échec complet ; en 1868 ou 1869, le père rapatrie sa famille aux USA et essaie de former lui-même le jeune homme dans son grand magasin de la Nouvelle Orléans ; nouvel échec, le fils déclare à son père qu’il veut être juriste, obtient d’être envoyé faire son droit à l’université de Cincinnati et commence une carrière classique de lawyer en Kentucky. Mais, à Bonaparte, il s’est pris de passion pour la littérature et il aspire à devenir poète ; en 1883, il épouse une fille de la bonne société de Cincinnati, l’année suivante, il publie son premier recueil de poèmes, Under a Fool’s Cap (d’intéressantes variations sur des nursery rhymes) et part avec sa femme faire le tour de l’Europe ; dans les années 1890, il abandonne peu ou prou sa profession de lawyer et passe ses hivers en Europe, où il étudie le latin, le grec, l’italien, l’harmonie et le contrepoint (les poèmes de son second recueil, A Pedlar’s Pack, publié en 1906, ont été écrits à Dresde ; sa dernière œuvre publiée, Hempen Home-Spun, Songs, la même année 1906, comprend des poèmes mis en musique par lui) ; en 1904, il rentre à Holmesdale et passe l’essentiel de son temps à classer l’énorme bibliothèque littéraire et musicale qu’il a accumulée en Europe, tout en ayant une certaine vie mondaine (Alice Roosevelt, fille du président Theodore Roosevelt, est reçue à dîner à Holmesdale en 1905). On a pu qualifier Holmes de « plus grand poète lyrique du Kentucky » (l’expression est pour le moins ambiguë, je le reconnais) ; il n’en reste pas moins vrai que son itinéraire annonce celui d’un William Carlos Williams, qui découvrira lui aussi sa vocation de poète à Condorcet vers 1900.

Le dernier Américain de Bonaparte (en 4e en 1867) est né à La Nouvelle Orléans :  il s’agit d’Henry Pecquet du Bellet (1852-1924, orthographié du Bellay dans les palmarès), petit-fils d’un planteur de Louisiane, fils de Paul Pecquet du Bellet, homme ambitieux qui s’est installé en France en 1856, y vit sur un grand pied (en témoignent les portraits de famille qu’il commande à Pierre-Emmanuel de Pommayrac et Eugène Quesnet) et qui est surtout, à partir de 1861 et pendant toute la durée de la guerre de Sécession, le représentant officieux à Paris des Etats confédérés (il écrit dans Le Pays et Le Constitutionnel des articles qui mettent en garde l’opinion française contre Lincoln et qui soulignent le caractère latin des Etats du Sud, contre le caractère anglo-saxon des Etats du Nord ; il obtient du banquier d’Erlanger £5M soit 125M de F or pour l’effort de guerre sudiste et s’efforce aussi de faire passer des armes françaises d’occasion à ses compatriotes, malgré le blocus). Henry est scolarisé à Bonaparte avec trois autres fils de notables sudistes (Joseph Budington, William Wredenburgh, Alfred Slidell, dont le père, John Slidell, sénateur de Louisiane, a été arraisonné par les Yankees avant d’être libéré ; John Slidell s’installera définitivement en France, mariant ses deux filles au baron d’Erlanger et au comte de Saint-Roman, mais Alfred sera négociant à la Nouvelle Orléans). Paul et Henry Pecquet du Bellet se consoleront de la défaite du Sud en faisant fortune entre 1873 et 1896 dans la Franco-Texan Land Company (d’une manière plus ou moins honnête, ils ont mis la main sur des dizaines de milliers d’acres de terres texanes, qu’ils ont revendues à prix d’or). Henry Pecquet du Bellet sera par ailleurs consul des USA à Reims de 1893 à 1897, puis reviendra à Reims en 1919, avec le grade de major, comme directeur de la Croix-Rouge américaine (une photo nous le montre avec le président Poincaré devant la cathédrale en 1919) ; à ce titre, il sera un des acteurs les plus importants de l’aide américaine à la reconstruction de la ville, collaborateur de l’archevêque, Mgr Luçon, dont il parvient à neutraliser les sentiments antiprotestants (Henry se convertira d’ailleurs lui-même au catholicisme en 1923).

Les plus exotiques des condorcéens de 1867, comme dans La vie parisienne d’Offenbach, sont des Sud-Américains (Pierre-François-Philémon Denis, Joseph-Léon Laforestrie, Louis-Maximilien et Joseph Chalviré, Edgard et Clément Haentjens, nés à Haïti, Cornelio August Doelter, né à Porto-Rico, Léopold Cohen, né à Caracas, Pierre-Octave Gourgues, né à Mexico, Ezechiel Seminario, né à Guayaquil, en Equateur, Eugène Adet, Eugène Plum, Auguste de Marigny, Edouard-Paul Dubourjal, Henri Montandon, Léon Lovendal et Dominique de Barral, nés au Brésil).

Léopold Cohen de Caracas est resté un mystère : les juifs sont peu nombreux au Venezuela au XIXe s, presque tous arrivés (après l’indépendance de 1811) de la colonie néerlandaise voisine de Curaçao (on ne peut exclure que Léopold et sa famille aient quitté le Venezuela en 1860, année qui a vu une grande flambée antisémite s’emparer de plusieurs villes du pays, et notamment de Coro, en face de Curaçao). Pedro Octavio Juan Jose Ramon Gourgues, né à Mexico en 1857, fils de Carlos Ramon Gourgues et de Marie de Lavergne de Gourgues, est devenu en 1881 le Dr Pierre-Octave Gourgues, avec une thèse soutenue sur le traitement de la blennorragie (je pense que sa mère est Française et je me demande si elle n’est pas la mythique veuve de Gourgues, qui essaya en vain de sauver des médecins de l’horrible massacre de Tacubaya, lors de la guerre civile mexicaine, en 1859). Ezechiel Seminario (1851-1912), rejoint au lycée en 1868 par Isaac Seminario (1852-1931), son cousin germain,  est le fils d’un très grand propriétaire foncier, qui possède 14 plantations de cacao couvrant 100.000 ha en Equateur et fait partie de cette toute petite oligarchie qu’on appelle El Gran Cacao et qui a pris l’habitude d’aller et venir entre son pays et Paris : les 13 frères et sœurs d’Ezechiel se sont mariés dans les élites d’un grand nombre de pays d’Amérique latine (Equateur, Pérou, Venezuela, Colombie, Chili ; une de ses sœurs a épousé le diplomate et écrivain équatorien Victor Rendon et leur fils est le célèbre peintre Manuel Rendon, une autre de ses sœurs a épousé Jose Maria Torres Caicedo, ambassadeur de Colombie à Londres et à Paris) ; Ezechiel épousera en 1879 à Paris la fille de l’ambassadeur du Pérou en France, Luis Eugenio Albertini Veyan, leur fille épousera l’ambassadeur d’Equateur en France, Enrique Dorn, leur fils épousera sa cousine germaine, Maria Theresa Rendon.

J’en sais un peu moins sur les Haïtiens, qui prouvent cependant qu’il y avait de rares élèves noirs au lycée Bonaparte en 1867 : Pierre-François Philémon Denis (1851-1884) était le fils de Darius Denis, secrétaire de la légation d’Haïti à Paris, qui sera ministre des finances d’Haïti en 1871-1872 ; les frères Chalviré sont les fils d’un notable haïtien, Théagène Chalviré, qui a été maire des Cayes, sénateur, secrétaire de l’assemblée constituante de 1867 ; Léon Laforestrie, qui pourrait être apparenté au Laforestrie chargé d’affaires d’Haïti à Paris en 1873, est rentré à Haïti, où il est connu sous le nom de l’ingénieur Laforestrie et où il a construit un certain nombre de bâtiments publics de la capitale, notamment le second palais national (qu’il réalise en 1882, en style « gingerbread », mais qui sera détruit par une explosion criminelle en 1912 ; le 1er palais colonial, qui datait de 1770, avait été détruit par le bombardement de rebelles, en 1869 ; le 3e palais national ne résistera pas au tremblement de terre de 2010) ; Clément Haentjens (1847-1923) et Edgard (1853-) sont les fils d’un diplomate haïtien d’origine nantaise, Charles Borromée Haentjens, en poste à Paris de 1859 à 1864 : je ne sais rien d’Edgard mais Clément sera lui-même ministre des travaux publics puis de l’agriculture d’Haïti, puis ambassadeur d’Haïti à Londres (1892-1893) et à Washington (1893-1896), poste dont il démissionnera, avant de s’installer en France et de mourir à Paris en 1923.

Louis Verbrugghe, que j’ai déjà évoqué, était né à Santiago de Cuba en 1851, où son père était consul. On notera qu’en 1866, le lycée accueillait en classe de rhétorique un autre natif de Santiago de Cuba, Philippe-Emile Despaigne, qui appartenait à une famille de réfugiés français de Saint-Domingue (ses ancêtres avaient quitté la colonie au moment de la révolte des esclaves, dans la décennie 1790).

Le Porto-Ricain est Cornelio August Doelter (1850-1930), élève de maths élem, fils d’un négociant allemand et d’une riche fille de planteur. Ses parents l’ont inscrit à Bonaparte où il suit les cours de mathématiques préparatoires et de mathématiques élémentaires. En 1867, attiré par la science germanique, il entame à l’université de Fribourg-en-Brisgau des études supérieures de géologie, minéralogie et chimie, qu’il poursuivra à Heidelberg et à Vienne. Il sera un grand spécialiste de sa discipline, faisant faire des avancées notables à la vulcanologie et à la chimie des silicates, professeur à l’université de Graz, recteur de l’université de Graz, professeur à l’université de Vienne, nommé Hofrat (conseiller aulique) par François-Joseph et élu membre de la Leopoldina (l’Académie des sciences des chercheurs de langue allemande). 

Les Brésiliens sont pour la plupart des Franco-Brésiliens. Je n’ai rien trouvé sur Edouard Dubourjal, né à Rio, ni sur Léon Lovendal, né à Pernambouc, qui semblait bon en mathématiques dans sa classe de 4e de 1867-1868. Eugène Plum (1849-1909), fils d’un négociant de Rio, très bon élève de maths élem en 1867 (il obtient le 2e prix de physique au concours général), a fait du droit, est devenu secrétaire de la conférence du stage et, par la suite, un grand avocat à la cour d’appel de Paris. Henri Montandon appartient à une famille suisse qui s’est installée au Brésil au début du XIXe s et qui y occupe des positions prestigieuses : lui-même semble s’être établi en France (en tout cas, il se marie à Paris en 1876 avec Anna Alice Perret, jeune Américaine originaire de La Nouvelle Orléans). Auguste de Marigny est le petit-fils d’un certain Charles Robillard, dit Selim, né à Saint-Domingue en 1789, qui a été autorisé en 1818 à prendre le nom de sa femme, Lepeultre de Marigny, et qui, à la mort de celle-ci, en 1828, est parti s’établir au Brésil, où il a fait de la prospection minière. Eugène Adet est le fils d’un journaliste français installé à Rio, Emile Adet, qui avait publié en 1851 dans la Revue des Deux Mondes un article sur « l’empire du Brésil et la société brésilienne en 1850 » où il appelait à une émigration européenne en direction de ce pays.

Le plus célèbre de ces Brésiliens (pour des raisons indépendantes de sa volonté et de ses mérites) est de loin Dominique de Barral (1855-), fils d’un aristocrate français, comte de Barral, marquis de Montferrat (d’une grande famille de robe dauphinoise apparentée aux Beauharnais), et d’une aristocrate brésilienne, Luisa Margarita de Barros Portugal, elle-même fille de l’ambassadeur du Brésil en France. Le couple, qui s’était rencontré à bord d’un bateau (Luisa et son père rentraient au Brésil, le comte de Barral accompagnait son cousin, qui venait d’être nommé ministre de France au Brésil), se maria en 1838 et vécut à Paris sous la Monarchie de Juillet (Luisa y fut dame de compagnie de la princesse de Joinville, belle-fille brésilienne de Louis-Philippe, tout en fréquentant Franz Liszt, Arthur de Gobineau et la princesse Mathilde). La révolution de février 1848 les poussa à rentrer au Brésil, où ils s’occupèrent de leur plantation de Bahia, et c’est là qu’en 1854, après 16 ans de mariage, Luisa donna naissance à un garçon, Horace Dominique. Mais la réputation de Mme de Barral était si brillante que, l’année suivante, elle fut nommée préceptrice des princesses Isabelle et Léopoldine, filles de l’empereur du Brésil, Pierre II, et dut partir pour Rio, tandis que son mari rentrait en France. Ce qui devait arriver arriva : Mme de Barral, par sa beauté, sa culture et son esprit, devint la grande passion de l’empereur Pierre II, qui lui donna le titre de comtesse de Pedra Branca. Ce n’est qu’en 1865 que le mariage de ses élèves libéra la comtesse de sa charge et lui permit de rentrer en France, avec Dominique, qui fut inscrit à Bonaparte où il fit toute sa scolarité (exception faite des quelques mois de 1870-1871 où sa mère et lui se réfugièrent en Angleterre, son père étant mort en 1868). Mme de Barral et Pierre II ont continué à s’écrire jusqu’à leur mort, en 1891 (elle lui commentait les résultats scolaires de Dominique : « il a été 4e en thème latin et en anglais, je suis très contente » ; il lui répondait qu’elle devrait rentrer au Brésil, qu’il avait fondé une école secondaire de bon niveau, digne de Dominique), et ils se sont vus lors des voyages de l’empereur en France, en 1872 et en 1887, puis lors de son exil français de 1889-1891 ; c’est du reste au cours de son premier voyage que l’empereur a tenu à visiter le lycée Condorcet, en janvier 1872 (sa visite est racontée par Philippe Gidel, dans son discours de distribution des prix de 1930 : « Il vint dans la classe de rhétorique, s’assit sur les bancs, prit sa part dans une explication grecque. Et quelle joie quand, à la sortie par la porte de la rue du Havre, on le vit monter, avec une simplicité toute démocratique, sur l’impériale de l’omnibus ! »). Dominique de Barral, après le baccalauréat, entrera dans la carrière diplomatique, occupant un poste d’attaché d’ambassade auprès du Saint-Siège ; la politique laïque des républicains ferrystes le conduira à démissionner mais il publiera plusieurs études d’histoire diplomatique, notamment un De Monroe à Roosevelt, 1823-1905, qui intéresse toujours les historiens. Il épousera une aristocrate brésilienne, Maria Francisca de Paranagua, qui lui donnera cinq enfants –parmi lesquels Jean de Barral, qui sera représentant d’Air-France au Brésil et Français libre dès juillet 1940.

4. Des itinéraires variés mais parfois contrariés en direction des élites de la Troisième République

Que sont devenus les élèves du lycée Bonaparte de 1867 dans les premières décennies de la Troisième République ?

J’ai pu assez facilement glaner des informations sur la plupart des élèves du lycée. Quelques noms de famille m’ont cependant résisté. Georges-Léon Noël, excellent élève de philosophie né à Orléans, est resté mystérieux (il est trop âgé pour être le père du diplomate Léon Noël et son lieu de naissance rend peu probable un lien de parenté avec le peintre Alphonse-Léon Noël). André Vian, bon élève de rhétorique, m’échappe également (la seule chose sûre est qu’il n’est ni le grand-père ni le grand-oncle de Boris). Il en va de même des deux frères Singer, Eugène et Georges, qui ne sont ni les fils de l’agent de change Alexandre Singer ni les frères ou les cousins de la princesse de Polignac. On a vu également que les patronymes britanniques (et pas seulement celui des frères Grundy) m’ont posé de sérieux problèmes (des milliers d’individus ont le même patronyme, des centaines ont même patronyme et même prénom ; et le niveau d’émigration himalayen que connaît le RU dans la seconde moitié du XIXe s [200.000 départs par an] rend la recherche très hasardeuse).

41. Héritages

Quelques aristocrates ont suivi la tradition familiale et sont devenus gentlemen-farmers (tout en continuant bien souvent à pratiquer la bilocalité, c’est-à-dire tout en passant l’hiver à Paris). Ce fut le cas d’Armand de Carnières (1855-1936), fils de magistrat qui sera le président de la chambre d’agriculture du Nord, et de Maurice de Gasté (1859-1947), éleveur de chevaux en Normandie qui passera pour le meilleur zootechnicien de son époque, grand spécialiste du cheval de guerre. Il n’est pas le seul homme de ce milieu à manifester une passion pour le cheval : Robert de Clermont-Tonnerre (1853-1929) sera président des courses d’Evreux et une course d’Auteuil porte encore son nom ; René Petit de Gatines (1853-1903), descendant de juristes du côté paternel et de nobles d’Empire du côté maternel, se passionnera pour la défense de l’équitation à la française, l’équitation de manège, contre l’anglomanie et le steeple-chase, en payant de sa personne et en faisant des conférences illustrées, y compris devant les cavaliers du Cadre noir (ce qui lui vaudra d’être qualifié par la duchesse de Mecklembourg de « premier écuyer de France »). Albert de Pourtalès (1847-1934) inventera sa tradition : issu d’une très riche famille de banquiers protestants longtemps au service des rois de Prusse, fils d’un député de Seine-et-Oise, neveu de la célèbre Mélanie de Pourtalès qui avait régné sur les Tuileries et le Faubourg Saint-Germain, il se contentera d’être châtelain de Bandeville, à Saint-Cyr-sous-Dourdan. D’autres aristocrates, vivant de leurs rentes, auront une activité essentiellement charitable : ce sera le cas de Georges Hippolyte Charles de Kerhallet (1851-1911), fils d’un capitaine de vaisseau qui avait entamé la colonisation de la Côte d’Ivoire (sans profession, il vit entre Paris et le château d’Aguesseau à Trouville, et multiplie les œuvres ; il fonde notamment la Société centrale de sauvetage des naufragés ainsi que le Mourired-Kerhallet, une association de secours aux veuves d’officiers supérieurs qu’il dote d’un capital d’un million de francs, tout en présidant l’OEuvre des petites mendiantes et filles abandonnées recueillies dans la ville de Paris et le département de la Seine). On peut penser qu’un même état d’esprit philanthropique prévaut chez Emmanuel Leduc, marquis de Lillers (1848-1908), dont le fils Edmond présidera, de 1932 à 1940, la Société de secours aux blessés militaires de la Croix-Rouge française.

Un certain nombre de roturiers ont repris l’affaire paternelle et ont fini commerçants, notaires, avoués, industriels, mais aussi, assez souvent, négociants, agents de change, banquiers, administrateurs de sociétés. Adolphe Chanton (1852-1884), dont le père suscitait cette mention dans le registre de 1866-1867 « chinoiseries, parfums », sera lui-même importateur d’antiquités extrême-orientales. Gaston Worth (1853-1924) poursuit l’aventure de haute couture commencée par Charles-Frederick. Beaucoup de fils de banquiers sont banquiers, comme Georges Goüin, Edgard Stern, Jacques Kulp, Albert Mirabaud, Etienne et Frédéric Mallet, Edmond Blacque, Henri Blanc. Emile Vanhoeserlande, fils de commissaire-priseur, est commissaire priseur. Certains ont accru l’échelle de l’entreprise familiale : Jules Karpeles, élève de 5e, fils d’un petit négociant d’origine tchèque, fera fortune dans l’importation d’indigo indien et deux de ses filles deviendront des spécialistes reconnues du monde asiatique (Suzanne sera la première conservatrice de la bibliothèque royale de Phnom Penh et la secrétaire générale de l’institut bouddhique du Cambodge, Andrée sera la traductrice et l’illustratrice de Tagore). D’autres restent dans les affaires en changeant de secteur : Georges-William Denière, élève de rhétorique en 1867, descendant d’une famille de bronziers devenue très riche dans la première moitié du XIXe s (son père, passé à la finance, est devenu régent de la Banque de France), sera président de la Compagnie fermière de Vichy (qui développe et embellit la station thermale tout en versant une modique redevance à l’Etat). Fils de négociant, Edmond Haas (1852-1903) devient, lui, un très prospère industriel de la parfumerie en rachetant la maison Oriza-Legrand.

Quelques-uns, qui n’avaient été Parisiens que par accident, sont retournés en province. Paul Roustan, né à Avignon, élève de seconde en 1867, a vécu au Cambodge dans les années 1870, où il a été le conseiller du roi Norodom, avant de rentrer en France et de s’installer à Roanne, où, passionné de photographie, d’héliographie, de photolithographie, il a créé une très prospère entreprise d’imprimerie, La grande imprimerie forézienne, qui s’est spécialisée dans le catalogue de grands magasins. Guillaume Petit, élève de 5e, fils d’un manufacturier de Louviers qui s’était fait élire député de l’Eure en 1863, est revenu en Normandie et a été négociant au Havre. Armand-Félix Sanson (1857-1909), élève de 7e, devenu inspecteur des eaux et forêts et garde général des forêts, retrouvera la Normandie de ses ancêtres et siègera à l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, en multipliant les travaux d’histoire locale. Maurice Riché, élève de 3e, fils d’un député puis conseiller d’Etat du Second Empire qui était avant tout un notable ardennais, a fait son droit, est devenu bâtonnier de Mézières et administrateur de la Compagnie des chemins de fer de l’Est ; dans son cas, cette stratégie n’est pas de renoncement : un des fils Riché sera député des Ardennes, l’autre gravitera autour du colonel de La Rocque et sera trésorier du PSF, une de leurs sœurs épousera le président du Crédit lyonnais, Edouard Escarra. Un retour semble-t-il parfaitement réussi est celui d’Edgar-Théophile Michalowicz, élève de 3e, fils d’un médecin polonais qui s’était établi à Parçay, en Anjou : Edgar-Théophile, après avoir fait sa médecine, rentre en Anjou, devient maire de Parçay, puis conseiller d’arrondissement et conseiller général. La piété des origines familiales inspirera Gaston Chassaignac, élève de 2nde, fils du grand médecin Edouard Chassaignac, membre de l’Académie de médecine, né à Nantes et venu exercer son art à l’hôpital Lariboisière et rue de la Paix : en 1911, Gaston lèguera 700.000F or à l’hôpital de Nantes.

Certains ont poursuivi la carrière parlementaire de leur père, tel Cornudet, député de la Creuse, ou Ferdinand de Lariboisière, fils d’un député et sénateur d’Ille-et-Vilaine, qui sera lui-même député (1882-1885), sénateur (1909-1919) et député (1919-1928) d’Ille-et-Vilaine (il épousera par ailleurs une petite-fille d’Emile Pereire et participera aux épreuves d’équitation des JO de 1900), ou René-Pierre Eschasseriaux, fils d’un député bonapartiste de Charente-Inférieure, et qui sera lui aussi, à 26 ans, en 1876, député de Charente-Inférieure, ou les frères Charles et Daniel Dorian, fils d’un maître de forges stéphanois député d’opposition des années 1860 et ministre des Travaux Publics au 4 septembre : ils seront tous les deux à leur tour députés de la Loire. Elève de spéciales en 1867, Georges Roulleaux Dugage, fils d’un préfet de la Monarchie de Juillet devenu député bonapartiste de l’Hérault, retrouve les terres familiales en étant, lui, député conservateur de l’Orne, comme le seront après lui deux de ses fils). Louis Janvier de La Motte (1849-1894), élève de philo en 1867, offre un cas plus particulier encore : son père, Eugène Janvier de La Motte, a été le préfet le plus croquignolet du Second Empire (pour tenir son département de l’Eure, réputé orléaniste, il dépensait sans compter, laissa un trou de 700.000F or dans les caisses de la préfecture, souffleta un conseiller général, fut poursuivi par Thiers pour concussion en 1871, extradé de Suisse où il s’était réfugié, acquitté par la cour d’assises mais condamné par la Cour des Comptes à rembourser plus de 100.000F) et, désireux de prendre sa revanche, il se fait élire député bonapartiste de l’Eure (le département de ses débordements) en 1876 (il est du reste réélu en 1877 et en 1881) ; Louis, qui partage au départ les options bonapartistes de son père, se fait lui aussi élire député en 1876, à l’âge de 27 ans, sous la même étiquette, mais en Maine-et-Loire : réélu en 1877, l’année où il épouse une aristocrate anglaise, Mary Jane Herbert, fille du comte de Pembroke, il évolue ensuite vers la gauche opportuniste, la mort du prince impérial, en 1879, ayant été un tournant (il s’inscrit à l’Union républicaine et vote la première des lois Ferry mais se fait battre par un républicain de la veille aux élections de 1881 ; on lui offre alors une perception à Paris et il finit sa carrière dans l’administration des finances). Il me paraît assez évident que le milieu très privilégié de Bonaparte a subi négativement les effets de la démocratisation des carrières ministérielles à partir de 1877-1879 : si le lycée compte bon nombre de futurs parlementaires, il compte beaucoup plus de fils de ministres que de futurs ministres (le seul que nous ayons repéré est Georges Cochery –et il sera précédé par son père dans la fonction). Les élèves de 1867 seront trop jeunes pour occuper des fonctions officielles au temps de l’Ordre moral (ce sera plutôt la génération des pères qui y accèdera) et trop mondains pour y accéder par la suite. Même les protestants seront trop jeunes pour profiter de l’effet d’aubaine de la fin de la décennie 1870 (on sait que les protestants sont très surreprésentés dans le gouvernement Waddington de 1879 et dans la plupart des gouvernements postérieurs, jusqu’au ralliement des catholiques, en 1892). Quant aux juifs, ils n’accèdent quasiment jamais à des postes ministériels avant 1914 (deux des trois qui y accèdent, David Raynal et Louis-Lucien Klotz, ont été élèves au lycée, mais avant 1860 pour le premier et après 1878 pour le second). On a là, me semble-t-il, une des raisons du glissement si caractéristique de notre groupe vers la mondanité (on retrouvera le phénomène chez les saint-cyriens et les diplomates).

Quelques-uns de ces élèves de Bonaparte ont connu des difficultés familiales, provoquant bien souvent l’interruption des études et le déclassement (en face des noms de Georges et Edgard Rodriguez, élèves de maths élem et de 5e, le registre alphabétique porte la mention « 30 avril 1867, partis pour l’Amérique après la mort de leur père » ; de même, c’est à la mort de son père, en 1870, qu’Emmanuel Stamaty, pourtant très bon élève, doit prendre un emploi dans une compagnie d’assurances ; à la sortie du lycée, plusieurs élèves polonais ont dû accepter des postes d’employés, comme Charles Zaleski (1853-1928), fils du poète et journaliste Josef Bohdan Zaleski, bon élève de 3e en 1867-1868, ou un poste de conducteurs des ponts et chaussées, tel Arthur Bukojemski ou Alfred Budzynski quand il rentre en Algérie en 1870, l’Ecole polonaise étant fermée). Il n’est pas exclu que plusieurs de nos jeunes gentilshommes aient connu eux aussi de réelles difficultés financières (dues notamment à l’effondrement des cours et des fermages) dans la phase B de Kondratieff qui s’étend de 1873 à 1896 (Georges Massy, fils du baron Massy, préfet des Hautes-Pyrénées, fit de mauvaises affaires en Limousin, acheta des mines de kaolin qui se révélèrent de faible intérêt, dut vendre le château familial de Douillac à Saint-Yrieix-la-Perche). D’autres ont très clairement vu leur carrière interrompue par l’enracinement de la République à la fin des années 1870 : Jean Thévenin de Tanlay, élève de spéciales en 1867, fils du marquis de Tanlay, est engagé volontaire en 1870 et rapidement sous-lieutenant, puis secrétaire d’ambassade, puis sous-chef de cabinet du président de la République, le maréchal de Mac-Mahon ; la démission de Mac Mahon, en 1879, sonne le glas précoce d’une grande carrière : le comte puis marquis de Tanlay se contentera d’être conseiller général de l’Yonne et maire de Tanlay. Louis de Suzannet (1856-1928), petit-fils d’un général vendéen et cousin des La Rochejaquelein, connut à peu près le même destin : installé au château de la Chardière,  il fut conseiller général de Vendée, s’efforçant semble-t-il de promouvoir le dialogue et le respect mutuel dans une région très antirépublicaine, tout en restant un défenseur inflexible de la religion catholique. Quant à Louis Dailly, qui a hérité dès 1873 des propriétés et des chevaux du dernier maître de poste de Paris, il a voulu contre vents et marées maintenir la spécialité hippomobile de la maison, en poursuivant la diversification engagée par son père (notamment vers les déménagements ou la fourniture aux armées), mais il a dû se rendre à l’évidence : le train, puis les tramways, puis le métro et l’automobile ont eu définitivement raison du cheval dans la capitale. D’autres, au soir de leur vie, ont dû éprouver un certain désenchantement devant la bureaucratisation croissante du monde : Léon-Raoul de Preuilly (1853-1942), héritier d’une très ancienne famille tourangelle, fils d’un inspecteur en chef de la marine, était-il vraiment fier d’avoir terminé sa carrière chef de bureau de 2e classe à la Caisse des dépôts et consignations ?

42. Le prestige de l’uniforme

Un grand nombre d’élèves de Bonaparte sont devenus officiers. Le prestige de l’uniforme est tout à fait réel dès 1867 et il le sera encore plus dans la France blessée d’après 1871 : il explique l’engouement pour Polytechnique et pour Saint-Cyr. Vers 1870, 10% des bacheliers français entrent à Saint-Cyr, 3,5% entrent à l’X : je pense que ces pourcentages sont largement dépassés à Bonaparte.

Les scientifiques passés par l’X ont très généralement fait des carrières militaires. La plupart deviennent officiers d’artillerie ou du génie : les 12 intégrés à l’X en 1867 et 1868 donnent 4 officiers d’artillerie, 4 officiers du génie, 1 officier d’artillerie de marine, 2 membres du corps des ponts et chaussées, 1 démissionnaire sans affectation. Léon Malcor (1852-1919), X70, fils de Guillaume Malcor, X27, général de division du génie, finira général de division du génie en 1919 (son frère Alfred Louis, également passé par le lycée, X73, sera général de division d’artillerie) ; Charles Régnault (1856-1937), X75, lui aussi général de division, sera sous-chef d’état-major juste avant la PGM et commandera l’armée d’Orient à la fin de l’année 1917 ; issu d’une grande famille alsacienne et badoise, Christian de Berckheim (1853-1935), X72, fils du général Sigismond de Berckheim (1819-1892), X37, officier d’ordonnance de Napoléon III, sera lui-même officier d’ordonnance de Mac-Mahon, fera les campagnes de Tunisie et du Tonkin, sera attaché militaire à Vienne de 1893 à 1900, général de brigade en 1910, conseiller général du canton d’Andelsheim au retour de l’Alsace à la France (il avait épousé Elisabeth de Pourtalès, fille de Mélanie, elle-même d’origine alsacienne) ; Célestin Bérard (1849-1918), X67, fils d’un entrepreneur de bâtiments d’Avignon, sera général de brigade, directeur du génie de Paris en 1909, membre du comité technique du génie. Joseph-Antoine Fortoul (1847-1900), fils du ministre à poigne de l’Instruction publique dans la décennie 1850, X67, participera à l’expédition du Tonkin en 1881 et sera colonel d’artillerie au moment de son suicide, à Castres, en 1900 (il avait épousé Inès de Bourgoing, fille de l’écuyer de Napoléon III et sœur de Pierre ; veuve, elle se remariera en 1909 avec le maréchal Lyautey). Jules Erckmann (1850-1901), X71, d’origine lorraino-alsacienne (il est le neveu d’Emile Erckmann, du célèbre duo Erckmann-Chatrian), sera officier d’artillerie et, vers 1880, chef de la mission militaire au Maroc (il est chargé de discrètement cartographier toute la zone frontalière de l’Algérie), et il deviendra un des premiers spécialistes de l’espace chérifien (il publie en 1885 Le Maroc moderne). Pierre Léon Jules Pelleport (1847-1921), fils d’un commis principal au ministère des finances, X67, officier du génie, sera directeur du service de l’intendance de la division d’Alger. Jean Dautheville (1855-1916), X76, fils d’un général député de l’Ardèche, lui-même colonel directeur du génie de Lyon et châtelain de Mazelières, dans le Lot-et-Garonne, commandera le génie du 15e corps et mourra à l’ennemi en 1916. Auguste Harlé (1853-1914) connaîtra un sort voisin : X72 et officier d’artillerie, il demandera à reprendre du service en 1914 et mourra sur le front dans les premières semaines de la Première Guerre mondiale. Henry Hugues Gabriel de Milhau, X68, sera officier d’artillerie de marine, de même que Charles Marcel de Muret de Labouret, X72 ; Louis Target, X72, d’une famille de notables orléanistes (son grand-père maternel n’est autre que Prosper Duvergier de Hauranne), sera officier d’artillerie, tout comme Denis de Rougemont X71, Célestin Duminy X71, Maurice Girod de l’Ain X73, René de Maupeou X73, Hippolyte de Matharel X73 et Alfred de Maupeou X76. Raoul d’Astier de La Vigerie (1850-1922), X70, fils et petit-fils d’X-Ponts, frère d’X, excellent élève dans toutes les matières pendant toute sa scolarité à Bonaparte, sera lui aussi officier d’artillerie et aura 8 enfants, dont 3 fils qui seront tous les trois compagnons de la Libération, le plus célèbre étant Emmanuel, né en 1900, également passé par Condorcet, fondateur de Libération-Sud et commissaire à l’intérieur de la France Libre. Les frères Jacques (1852-1910) et Paul Imbert de Balorre (1853-1916), élèves de 3e en 1867, qui décrochèrent ensemble le 1er et le 2e prix de mathématiques au concours général de 1872 et, la même année, furent tous les deux reçus à l’X, seront chefs d’escadron d’artillerie en retraite. Jules Halphen (1856-1928), X75, fit une carrière d’officier d’artillerie, avant de démissionner en 1896. Pierre Casimir-Périer, qui avait succédé sur les bancs de Bonaparte à son frère Jean, futur président de la République, entra lui aussi à l’X en 1872, fut lui aussi officier d’artillerie mais mourut prématurément, en 1884. Moururent encore plus prématurément deux polytechniciens de la promotion 1871, Gaston de Frédot du Plantys, décédé en 1875, avant d’avoir 24 ans, et Henri Hélix d’Hacqueville, mort dès 1872.  Certains bifurquèrent précocement et abandonnèrent l’uniforme : Emile-Ernest Brisac, X71, quitta l’armée pour entrer à la Société du gaz de Paris ; Alphonse Fould, X70, admis dans l’artillerie en 1872, quitte immédiatement le service pour créer un des principaux centres sidérurgiques français, la Société des hauts fourneaux, forges et aciéries de Pompey, en Lorraine, qui s’enorgueillira en 1887 de pouvoir fournir les 8000 tonnes de fer puddlé nécessaires à Gustave Eiffel pour la construction de sa tour ; Georges Cochery, X75, fut dès 1879 et jusqu’en 1885 le chef de cabinet de son père, Adolphe Cochery, ministre des P&T : Georges sera ensuite député du Loiret et ministre des finances à deux reprises, en 1896-1898 et en 1909-1910. On notera le cas original d’André Lejeune de Bellecour (1852-1928), fils de notaire, petit-fils d’industriel, devenu capitaine d’artillerie sans être passé par l’X.

Ceux qui sortirent de l’X dans la botte firent des carrières dans les grands corps techniques de l’Etat : un au moins fit carrière au génie maritime, Maurice-François Terré, X73 ; la plupart devinrent ingénieurs en chef des ponts et chaussées, tel Georges Bechmann, X67, qui fut plus précisément le responsable du service des eaux de la Ville de Paris, et mit en place le tout à l’égout parisien en 1894, faisant s’effondrer le taux de mortalité dans la ville, avant de réaliser la ligne Nord-Sud du métro parisien (l’actuelle ligne 12) et de fonder une dynastie d’architectes et d’intellectuels (il est le père de l’architecte Lucien Bechmann, qui réalisa la Cité universitaire, et l’arrière-grand-père de l’écrivain Mathieu Galey), Georges Guiard, X69, qui obtint la Légion d’honneur dès 1872 pour ses hauts faits dans la guerre franco-prussienne, ou Gérald Belleville X73 (intégré 2e ; son petit frère Henri, également X73, fut lui officier d’artillerie), ou Eugène Fouquet, X74, ou Maxime Frossard, X77, fils d’un général du génie et frère d’un X-Ponts et d’un officier du génie, ou Edouard-Marie-Eugène Luneau, X69, qui finit inspecteur général des ponts et chaussées, ou Henri Albaret, X73, qui fut ingénieur en chef du PLM, ou Emile Solacroup, X69, qui présida la compagnie des chemins de fer Paris-Orléans, que son père, X-Ponts comme lui, avait présidée.

On peut noter le cas particulier des frères Carvallo, fils de Jules Carvallo, X-Ponts qui joua un rôle important dans les chemins de fer du Midi et fut avec Eugène Manuel le fondateur de l’Alliance israélite universelle : ayant fait toute leur scolarité à Bonaparte/Fontanes, Joseph (1854-1931) et Moïse/Emmanuel (1856-1945) seront eux aussi polytechniciens (Joseph en 1873, Emmanuel en 1877 ; Joseph terminera sa carrière ingénieur en chef des manufactures de l’Etat ; Emmanuel sera agrégé de mathématiques en 1882, docteur ès sciences en 1890, examinateur d’admission à l’X pendant 9 ans, puis examinateur des élèves de l’X pour la mécanique pendant 10 ans, président de la Société mathématique de France en 1904 et, last but not least, directeur des études à l’Ecole polytechnique de 1909 à 1921, donnant son nom à l’Ecole dans l’argot polytechnicien : « Carva » ou « boîte Carva »). Leur frère, Julien Carvallo (1866-1929), élève au lycée dans la décennie suivante, fut reçu à l’X à 17 ans, en 1883, et fit une carrière dans l’artillerie jusqu’au grade de général (1923). Sa seconde femme, Clara Frankl, d’origine autrichienne, est morte à Auschwitz en 1942.

Mais l’X n’est pas la seule grande école militaire. Beaucoup se tournent vers Saint-Cyr, soit qu’ils préfèrent la cavalerie à l’artillerie, soit qu’ils jugent le concours de Saint-Cyr plus abordable (il y a moins de candidats et plus de reçus qu’à l’X, le niveau en maths est beaucoup moins élevé). A Bonaparte, le choix positif pour Saint-Cyr a été incarné en 1866 par Tancrède de La Baume-Pluvinel (1847-1886), adoré de ses camarades comme de ses professeurs, véritable kalos kagathos du Second Empire (il obtint 16 nominations au concours général, dont un premier prix de thème latin, un premier prix de version latine, un premier prix de version grecque, un premier prix d’anglais et deux deuxièmes prix d’histoire) ; ce futur marquis et membre du Jockey-Club, descendant du principal écuyer de Louis XIII, fils du propriétaire du château de Comblat (à Vic-sur-Cère) et du château de Marcoussis (que la nièce de Tancrède a légué en 1940 aux apprentis d’Auteuil), frère d’un astronome qui devait entrer à l’Académie des sciences, épousa la fille du duc Pozzo di Borgo et fut capitaine de cavalerie en service d’état-major, avant de mourir prématurément, laissant deux fils en bas âge dont l’un fut tué dans la Première Guerre mondiale. Dans la décennie de recueillement qui suit Sedan, beaucoup d’élèves de Bonaparte/Condorcet/Fontanes ont fait eux aussi le choix de Saint-Cyr d’où ils sont sortis officiers d’infanterie ou de cavalerie. Un modèle aristocratique est encore très clairement perceptible : à la sortie de l’Ecole, on remplit ses devoirs d’officier pendant quinze à vingt ans, puis on démissionne, soit pour manifester son désaccord avec la politique républicaine, soit pour profiter de la vie de société.  Fils d’ambassadeur et frère du secrétaire général de l’Elysée du temps de Mac Mahon, Amédée d’Harcourt (1848-1935) quitte l’armée avec le grade de colonel d’infanterie ; Alexandre Caillard d’Aillières (1851-1912), neveu de saint-cyrien, frère et neveu de deux députés de la Sarthe, sera colonel de cavalerie, tout comme Henri Cousté (1852-), fils d’un polytechnicien directeur de la manufacture des tabacs de Paris ; la plupart de leurs condisciples saint-cyriens prennent leur retraite chefs d’escadron ou chefs de bataillon d’infanterie ou de cavalerie, comme Guillaume de La Roche-Aymon (1851-1941), d’une grande famille de la Creuse, Pierre de Lestapis (1851-1934), d’une famille d’officiers béarnais, plus chanceux que son frère Adrien (1855-1884, également saint-cyrien, mais mort à 29 ans), Roger Duval de Fraville (1854-1940), fils de sous-préfet, le baron Georges Petiet (1853-1929), fils et petit-fils de général, ou Daniel Thuret (1854-1909), fils d’un banquier protestant d’origine hollandaise et d’une Fould très richement dotée, qui épouse la fille du général Sigismond de Berckheim (Daniel Thuret et Christian de Berckheim sont donc beaux-frères) et se retire au château de Béguin à Lurcy-Lévis, dans l’Allier. La carrière d’Amédée de Broglie (1849-1917) est du même type : entré à Saint-Cyr dès 1868, il fait toute la campagne de 1870, est prisonnier en Allemagne pendant six mois, revient en France pour y être chef d’escadron et officier d’état-major, se marie en 1875 avec la très riche héritière Marie Say, qui achète pour eux le château de Chaumont et lui fait mener une vie de fêtes et de mondanités invraisemblable, à Chaumont comme dans leur hôtel parisien de la rue de Solferino (actuel siège du PS), au point de le contraindre à la démission en 1894. La carrière de son frère François de Broglie (1851-1939) est d’un modèle à peine différent : entré comme élève-officier à Saint-Cyr au début de la guerre de 1870, il est par la suite breveté de l’Ecole de guerre et, à la mort de sa femme, Jeanne de Dampmartin, en 1901, prend sa retraite avec le grade de lieutenant-colonel d’infanterie, vivant ensuite entre le VIIe arrondissement et son château de la Côte, à Chantilly. Son contemporain Olivier Charon (1851-1922), fils du général Viala Charon, a exactement la même carrière : il entre à Saint-Cyr en 1870, en sort officier d’infanterie, et prend sa retraite en 1902 avec le grade de lieutenant-colonel, en fixant sa résidence à Paris (dans le VIIIe arrondissement). Jacques Henri Conquéré de Monbrison (1856-1930), fils d’un colonel saint-cyrien mort aux combats de Buzenval, en janvier 1871, et d’une héritière de la banque protestante, Amélie Hottinguer, entre à son tour à Saint-Cyr en 1876 mais démissionne avec le grade de capitaine en 1891, pour se retirer sur ses terres de l’Agenais (il est maire d’Auvillar pendant plus de trente ans et conseiller général). Louis-Napoléon-Eugène Lacroix (1855-1910), petit-fils de la nourrice de Napoléon III, fils de l’architecte de la Maison de l’Empereur, entre à Saint-Cyr en 1876 et se fait détacher avec le grade de capitaine en 1890 au Service des affaires indigènes du Gouvernement général d’Alger. Napoléon Pierre Mathieu de Bourgoing (1856-1916), fils de l’écuyer de Napoléon III, ami du prince impérial, sera engagé volontaire en 1870 (à 14 ans), saint-cyrien en 1877, démissionnera lui aussi avec le grade de capitaine –mais restera dans la réserve, reprendra du service comme dragon en 1914 et mourra sur le front en janvier 1916. Louis Lamey (1859-1946), fils d’un des aides de camp du prince impérial, entre à Saint-Cyr en 1877 et fait une carrière d’officier d’infanterie. J’avoue ne pas savoir si René de Bouillé (1853-1907), capitaine au premier régiment de cuirassiers, est (comme son frère cadet Bertrand) passé par Saint-Cyr : en revanche, je sais qu’il est le beau-frère d’Amédée d’Harcourt, puisqu’ils ont épousé deux sœurs, Amélie et Gabrielle de Laguiche, filles  du marquis Philibert de Laguiche, X1834, et de Mathilde de Rochechouart-Mortemart, sœurs de leur camarade de Condorcet Pierre de Laguiche, X1879, futur général d’artillerie. Jacques-Gustave-Sidoine 9e duc de Fitz-James (1852-1944), et Raymond-Gaétan Hébert de La Pleignière (1850-1919), tous les deux engagés volontaires en 1870, seront officiers de cavalerie sans être passés par Saint-Cyr. N’était pas saint-cyrien non plus Wladimir-Louis de La Fite, marquis de Pelleport (1856-1914), dont le destin voulut qu’il naisse et meure en Allemagne : ayant vu le jour à Zuzenhausen (près de Heidelberg), issu d’une très ancienne famille du Languedoc, petit-fils d’un émigré passé en Russie, fils d’un écrivain et traducteur de Gontcharov (ayant publié sous le pseudonyme Piotre Artamov), il fit une très belle carrière d’ingénieur de l’administration des domaines de l’Etat en Egypte, réalisant d’importants travaux hydrographiques en Haute-Egypte et cartographiant la Basse-Egypte ; à la fin des années 1890, il rentra en France et, ayant échoué à se faire élire au Palais-Bourbon en 1898 (« pour Dieu et la Patrie »), il se retira au château de Champlevrier, en Nivernais, très élégant manoir que lui avait apporté sa femme, Gabrielle de Ruffi de Pontevès-Gévaudan ; il s’engagea à 58 ans comme simple soldat le 2 août 1914, fut blessé le 20 près de Sarrebourg et mourut de ses blessures, dans la nuit du 26 au 27, à l’hôpital de Heilbronn. Le Gaulois titra, début septembre : « Un chevalier en capote bleue, le marquis de Pelleport ».

Mais, chez les saint-cyriens sortis de Bonaparte, le modèle aristocratique n’est pas le seul. Certains d’entre eux, souvent d’origine plus modeste, ou d’opinion plus républicaine, restent sous les drapeaux et ce sont d’ailleurs eux qui accèdent aux grades les plus élevés. René Gaffiot (1853-1928), fils d’avoué, et Joseph Léorat (1855-1923), fils de rentier, atteindront au grade de général de brigade, comme Gaston Sellier (1850-1928), fils de clerc de notaire, qui finit sa carrière gouverneur de Toul, ou François Collas (1855-1924), fils d’un sous-brigadier des douanes de Cherbourg, qui connaîtra la catastrophe climatique du Tleta des Douairs, en Algérie (28 mars 1879 : un ouragan de froid qui tue 19 zouaves et en blesse 30 en quelques secondes) mais sera de l’expédition de Tunisie de 1881. Emile Taverna (1854-1945), fils de maître-plâtrier, qui participera à la conquête du Dahomey en 1892-1894, Edmond Bourdériat (1857-1921), fils de capitaine de lanciers, qui commandera l’école d’application de Saumur, et Maurice Baumgarten (1854-1928), fils d’un X-Ponts, qui jouera un rôle important dans l’occupation du Maroc et dans les débuts de la Première Guerre mondiale, finiront, eux, généraux de division. Louis-Napoléon-Eugène-Jules-Jean Espinasse (1853-1934), fils du général ministre tombé à Magenta, et beau-frère d’un autre saint-cyrien passé par Bonaparte (le général Paul de Fontenilliat, 1853-1933, marié à Adrienne Espinasse), participera à l’expédition de Chine de 1900, atteindra au grade de général de corps d’armée et interviendra dans l’épisode final de la bataille de la Marne.

Le lycée a également donné quelques élèves à l’Ecole navale : n’ayant pas poussé l’enquête très loin, je n’y repère que Stanislas Marchocki, intégré en 1867, Victor de Pressensé, frère de Francis, intégré en 1868, Raoul Tardy de Montravel, qui meurt au moment même de son admission, en 1869, et Guy de Charnacé, intégré en 1871 mais dont la carrière d’officier de marine est très courte (il rentre en Anjou dès 1876).

43. Savants, ingénieurs, inventeurs

Peu nombreux sont les anciens de Bonaparte qui entrent à Normale Sciences, mais ce sera tout de même le cas en 1867 de Wenceslas Niebilowski, qui sera professeur de mathématiques au lycée de La Rochelle, en 1872 d’Alexandre Dybowski, qui sera professeur de physique à Louis-le-Grand et à l’Ecole polytechnique du Japon, et, en 1874, d’Alfred Budzynski (1852-1931) et de Marcel Brillouin (1854-1948). Alfred Budzynski, dont le père, ancien officier de l’armée polonaise, occupait une place d’économe à la prison d’Alger, et qui avait obtenu le premier prix de mathématiques au concours général en 3e en 1868 et le 2e prix en maths élem en 1870, dut accepter en 1870 un emploi de conducteur des ponts et chaussées en Algérie où vivait sa famille et c’est par chance qu’il put entrer en taupe en 1873, l’année même où le lycée d’Alger ouvrit cette classe : après l’ENS, il sera professeur de spéciales et d’agro à Stanislas et directeur de l’Ecole polonaise de 1902 à 1920 (ses camarades de la rue d’Ulm Borel et Appell lui feront obtenir la Légion d’honneur en 1925, pour service rendu à l’amitié franco-polonaise et en mémoire de ses deux fils morts pour la France, André-Jules et Marcel-Henri, tous les deux anciens élèves de Condorcet, l’aîné passé par l’EPHE et les Langues O, le second par l’Institut agronomique et les Eaux et Forêts). Marcel Brillouin, élève de 5eB en 1867, prix d’honneur de mathématiques au concours général en 1874, entre rue d’Ulm la même année, y fait de brillantes études de mathématiques et de physique conclues par un double doctorat et est élu en 1900 professeur de physique au Collège de France (où son fils Léon lui succède en 1932). Sans être normalien, Robert Roland-Gosselin (1854-1925), élève avec son cousin germain Eugène de la classe de 5eA (ils sont tous les deux fils d’agents de change ; Robert est par sa mère le petit-fils de Martin du Nord, ministre de la justice de Louis-Philippe qui se suicida en 1847 pour échapper à la révélation de son homosexualité), deviendra un botaniste très réputé pour la collection de plantes exotiques qu’il cultive dans sa propriété de Villefranche sur Mer (il sera un spécialiste mondialement reconnu des cactées et des broméliacées).

En revanche, les ingénieurs des arts et manufactures, passés par Centrale, ne sont pas rares. Certains ne sont que très secondairement ingénieurs : on peut penser à Edouard Osmont du Tillet, élève de spéciales en 1867, centralien comme son père que, fils posthume, il n’avait pas connu (il était surtout le petit-fils d’Antoine Pauwels, ingénieur-chimiste qui avait fait fortune en créant la Compagnie franco-parisienne de gaz et qui avait mis sa fille et son petit-fils à l’abri du besoin ; Emma Osmont du Tillet donnait des fêtes splendides dans son hôtel particulier de l’avenue de Saint-Cloud, qui incluait une véritable salle de théâtre, où la maîtresse de maison aimait à chanter l’opéra devant ses amis ; quand sa mère eut cessé de faire des vocalises, Edouard vendit l’hôtel et s’acheta le château des Réaux, à Soisy sur Ecole). On peut aussi penser à Edmond Halphen, entré en 7e en 1867, qui hérita de l’immense fortune familiale, soigna son vignoble de Pauillac (Château-Batailley), tout en cofondant un des principaux partis du centre-droit républicain, l’Alliance libérale démocratique, ou à Maurice Cossmann, élève de rhétorique en 1867, fils d’artiste-peintre, qui consacra ses importants loisirs à la paléontologie et devint ainsi un des grands noms français de la discipline.

D’autres centraliens passés par Bonaparte furent de vrais ingénieurs : Auguste Moreau (1849-1922), élève de maths élem en 1867, joua un rôle capital dans l’achèvement du réseau ferré de la compagnie du Nord, fut secrétaire du congrès international des procédés de construction à l’exposition universelle de 1889, écrivit un Traité des chemins de fer en six volumes et fut vice-président de la société des ingénieurs civils, Alfred Donon (1848-1916), élève de spéciales en 1867, fils d’un rentier du bd Malesherbes, devint industriel à sa sortie de Centrale et se spécialisa dans les constructions métalliques (il réalisa les grands pignons en fer de la galerie des machines de l’exposition universelle de 1889, obtenant le grand prix de l’exposition, mais aussi beaucoup d’écluses et de ponts tournants dans les principaux ports français ; marié à une Moutard-Martin, il héritera le château du Chêne-Rond à Marcoussis ; il aura quatre fils, deux polytechniciens, un centralien, un saint-cyrien), Edmond Coignet (1856-1915), élève de 7e en 1867, fils d’un industriel de la chimie, réorienta l’entreprise paternelle vers les travaux publics, devint un pionnier majeur du béton armé, dont (avec un autre ancien de Bonaparte, Napoléon de Tedesco) il exposa la théorie devant l’Académie des sciences en 1894, et réalisa l’aqueduc d’Achères, la structure du casino de Biarritz et celle de la salle Gaveau.

Mais il n’y a pas que l’Ecole centrale qui forme des ingénieurs. On a déjà vu que plusieurs Polonais avaient intégré l’Ecole des Mines, comme « élèves externes » ; ce fut également le cas de Charles Cunit (1847-1934), élève de spéciales en 1867 (il sera président des houillères de Rochebelle, vice-président de la Société de gaz et d’électricité du Sud-Est, châtelain de Ruthières, en Isère), de Louis Knab, élève de 3e (il enseignera à Centrale, publiera un ouvrage sur Les minéraux utiles et l’exploitation des mines, un Traité de métallurgie, un Traité des alliages), de Gaston Sciama (1856-1926), élève de 6e (entré aux Mines en 1874, il sera dès 1881 un pionnier de l’électricité, attirera ainsi l’attention d’Antoine Bréguet, qui le nommera immédiatement sous-directeur de sa maison de constructions électriques, et finira sa carrière président du conseil d’administration et directeur de la société Bréguet ; Sciama a présidé la Société française des électriciens, le Syndicat des industries électriques et même, en 1896, la Société internationale des électriciens), de Georges Salomon (1851-1921), élève de maths prépa en 1867. J’ignore par quelle école a pu passer Gaston-Emmanuel Sautter (1854-1907), qui ira construire des ponts au Portugal pour la maison Eiffel entre 1876 et 1878, avant de rejoindre puis de diriger l’entreprise fondée par son centralien de père, Louis Sautter, « Sautter-Lemonnier et Cie », qui s’est spécialisée sous le Second Empire dans la construction de phares (elle a réalisé en 1863 le premier phare électrifié de France, au-dessus de la plage de Sainte-Adresse) et dans la réalisation de projecteurs électriques pour la Guerre et la Marine (le premier fut mis au point, en 1867, pour le yacht Reine Hortense de Napoléon III). Je ne sais pas si Georges Aboilard (1852-1908) est passé par une école d’ingénieurs mais je sais qu’il fut un grand inventeur, dans le secteur tout à fait nouveau de la téléphonie : cela lui permit de créer en 1889 la société Le Matériel Téléphonique (LMT) qui exploita les brevets de la compagnie américaine ATT et réalisa les grands centraux téléphoniques de Paris ; au soir de sa vie, ce self made man habitera au 47 avenue de Breteuil, possèdera le château de Peyrieu et une villa à Deauville et, membre de trois clubs, figurera dans le Bottin mondain.

44. Normaliens et chartistes

Certains littéraires de Bonaparte feront de très belles carrières. Fils d’instituteur et petit-fils de rabbin, élève de la classe de rhétorique de Perrens et Gaucher en 1867, Gustave Bloch (1848-1923), neuf fois lauréat du concours général, obtient le prix Stourdza en 1868, entre cacique à la rue d’Ulm la même année, est de nouveau cacique à l’agrégation des lettres en 1872, passe par l’Ecole française de Rome, devient maître de conférences d’histoire romaine à l’ENS puis professeur à la Sorbonne, formant trente promotions d’historiens français (on sait que son fils, Marc, également normalien, historien et professeur à la Sorbonne, cofondera avec Lucien Febvre l’Ecole des Annales). Lui aussi issu d’un milieu juif peu fortuné (sa famille, issue du ghetto de Darmstadt, s’est installée en Lorraine au milieu du XVIIIe s. puis au milieu du XIXe s. à Paris où son père est libraire-relieur dans le Marais), James Darmesteter (1849-1894), élève de philo en 1867, récompensé en fin d’année du 1er prix de dissertation latine et du 2e prix de dissertation française au concours général (il avait eu le prix d’honneur en rhétorique l’année précédente), du prix de l’Association des anciens élèves et du prix Stourdza, entame à l’EPHE des études de sanskrit qui feront de lui un spécialiste reconnu de grammaire comparée (disciple de Michel Bréal) et lui vaudront de se faire élire au Collège de France dès 1885, à l’âge de 36 ans.

La même année 1867, s’affrontent en classe de 4e Paul Girard (fils de Julien Girard) et Louis Ganderax (fils d’un sous-intendant militaire) : tous les deux entreront rue d’Ulm, Paul Girard (1er) en 1872 (mais depuis Louis-le-Grand dont son père est alors le proviseur), Ganderax (3e) en 1873, tous les deux seront reçus 1er à l’agrégation des lettres, Girard en 1875, Ganderax en 1876. Girard deviendra professeur de grec à la Sorbonne, fondateur de l’Association Guillaume Budé, membre de l’Institut, Ganderax sera un critique de théâtre très influent à la Revue des deux mondes, puis à la Revue de Paris, qu’il codirigera avec Henri Meilhac.

En 6e, même rivalité féconde entre Edmond Pottier, fils d’ingénieur, normalien en 1874, cacique de l’agrégation des lettres en 1877, membre de l’Ecole française d’Athènes, puis conservateur au Louvre des antiquités orientales et de la céramique antique, membre de l’Institut, et Louis Baize, orphelin d’origine normande élevé par une tante rigide, normalien en 1875, cacique à l’agrégation de grammaire en 1878, nommé en 6e à Condorcet dès 1880 et qui, après une pérégrination Henri IV-Saint-Louis-Charlemagne-Montaigne, reviendra dans son vieux lycée pour y occuper une chaire de 4e de 1893 jusqu’à sa mort prématurée, en 1900 (c’est Edmond Pottier qui a rédigé la notice de Louis Baize dans l’Annuaire de l’ENS, en 1901, et cette notice nous apprend que Louis Baize fut, dans ses dernières années à Condorcet, un ardent dreyfusard).

En 1867, 1868 et 1869 entreront à Bonaparte les très jeunes René Doumic (1860-1937, fils de musicienne), Henri Bergson (1859-1941, fils de musicien) et Abel Hermant (1862-1950, fils d’architecte), qui brilleront de tous leurs feux au lycée Fontanes, intègreront très bien classés depuis le lycée à l’ENS (Bergson 3e en 1878, René Doumic 1er en 1879, Abel Hermant 1er en 1880), divergeront ensuite (Bergson suivra une voie universitaire parfaitement rectiligne, jusqu’au Collège de France, Abel Hermant lâchera la rue d’Ulm au bout d’un an pour une carrière d’écrivain à succès, René Doumic enseignera la rhétorique à Stanislas pendant quelques années mais fera surtout une carrière de critique littéraire, dirigeant la Revue des Deux Mondes de 1916 à 1937). Les trois hommes se retrouveront à l’Académie française (Doumic, élu dès 1909, y recevra Bergson en 1914 et en sera secrétaire perpétuel en 1923, Abel Hermant les rejoignant en 1927). René Doumic meurt en 1937, sans imaginer le naufrage qui va obliger Bergson à se faire recenser comme juif, à quelques semaines de sa mort, survenue le 4 janvier 1941 (5 jours plus tard, dans un discours sublime, Paul Valéry salue devant l’Académie française ce « dernier grand nom de l’histoire de l’intelligence européenne »), ni l’incroyable dérapage d’Abel Hermant dans la collaboration, qui lui vaudra l’opprobre à la Libération et, chose rarissime, l’expulsion de l’Académie.

Gustave Bloch n’est pas le seul historien formé par Bonaparte. Célibataire endurci, héritier d’une imposante fortune, petit-fils, fils et oncle d’académiciens, Emmanuel de Broglie (1854-1926) entretint le modèle du gentilhomme historien incarné par son propre père, Albert de Broglie, en travaillant sur l’érudition et la piété dans la France des XVIIe et XVIIIe s (La société de l’abbaye de Saint-Germain des Près) et en multipliant les biographies (Marie de l’Incarnation, Louise de Marillac, Saint Vincent de Paul, Mabillon, Fénelon à Cambrai, Tourville, Catinat, Le fils de Louis XV, Le maréchal du Muy). Philippe Virey (1853-1920), fut égyptologue, membre de la mission archéologique du Caire, professeur de philologie égyptienne et copte à l’Institut catholique de Paris. Un élève de 1866 et trois élèves de 1867 seront agrégés d’histoire : Henri Vast en 1871 (prix Stourdza 1866, il est entré à l’ENS en 1867), Charles Normand, en 1874 (il sera docteur ès lettres en 1880), André Grégoire, en 1875 (fils d’un professeur d’histoire du lycée, il est entré à l’ENS en 1872), Joseph Dukacinski en 1881. Les trois premiers seront professeurs à Paris (Vast et Normand à Condorcet, Grégoire à Saint-Louis), tout en publiant de très nombreux manuels, en une période (les débuts de la Troisième République) de très forte croissance du secteur ; Dukacinski sera professeur de Navale-Saint-Cyr au lycée de Bordeaux pendant vingt-cinq ans. C’est sans doute en passant à eux que l’inspecteur général Charles Glachant dit de Jules Bonnefont, à sa mort, qu’il a « donné d’excellents professeurs d’histoire à l’Ecole normale et à l’Université ». Six élèves entreront à l’Ecole des chartes : Félix Martel (1852-1924) sera professeur de droit et inspecteur général de l’enseignement primaire, Henri-François Delaborde (1854-1927), comte d’Empire, finira titulaire de la chaire d’étude critique des sources de l’histoire de France à l’Ecole des chartes et membre de l’Institut, Arthur Dufresne de Saint-Léon (1858-1947) sera bibliothécaire à la Mazarine dont il publiera le Catalogue des incunables (il prétendra aussi embellir le château familial de Jeurre, en y apposant la façade de l’hôtel d’Anglade, sculptée par Coysevox, qu’il a achetée au moment de la destruction de celui-ci), Maurice Rendu (1856-1914), fils d’Eugène Rendu, quittera Paris pour le Calvados où il jouera les gentlemen-farmers, dans la petite commune de Rocques, dont il sera le maire, Maxime Auguste-Vitu (1855-1911), élève de 6e en 1867, poursuivra dans les pas de son père, Auguste Vitu, polygraphe et journaliste bonapartiste, et sera journaliste et critique dramatique, Isaac-Adolphe Cohn (1851-1930), élève de seconde en 1867, suivra, lui, un itinéraire parfaitement inattendu : archiviste-paléographe en 1874, il traverse l’Atlantique l’année suivante pour être à New-York le correspondant de La République française, le journal de Gambetta, dont il est l’ami. Parallèlement à ses activités de journaliste et de président de l’Alliance française de New York (de 1888 à 1902), Cohn entame une carrière de professeur de littérature française à Columbia et à Harvard (il est tutor puis instructor à Columbia, assistant-professor à Harvard, enfin full professor à Columbia en 1890, quand on y crée un département de littératures romanes). Ce premier professeur de littérature française de Columbia annonce les carrières outre-Atlantique de deux autres célébrités de la maison, Jean Boorsch à Yale et Paul Bénichou à Harvard.

45. Juristes et hauts fonctionnaires

Les gros bataillons de bacheliers passés par Bonaparte ont fait du droit. Ils deviennent pour la plupart avocats : parmi beaucoup d’autres, Jules Lévy-Lion, Léon de Caumont, Adolphe Emmanuel Luquiens, Frédéric Obermayer, Charles Saint-Ange Légé (fils d’un avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation), Edmond Nouette-Delorme, Paul Fournier, Lodoïs Alphand (fils du célèbre ingénieur de la Ville de Paris), Jules Virey, Charles Chenu, Albert Vaunois, Georges Berryer (d’une dynastie particulièrement prestigieuse), Jules Grasset (fils et frère d’amiral), Paul-Henri Da (père de Marcel Da, X1904 qui épousera la fille de Louis Babinet, et grand-père d’Henri Da, saint-cyrien de la promotion 1932), Edgard Costil, Armand Tilloy, Maurice-Edouard Lailler (qui sera l’avocat de Reinach contre Henry dans l’affaire Dreyfus et publiera une somme en 1897 sur Les erreurs judiciaires et leurs causes), Alphonse Ledru (qui sera maire du Vésinet), Eugène Plum (qui sera premier secrétaire de la conférence du stage), Eugène Rodrigues (qui sera bâtonnier en 1911), ou les Busson-Billault (dont l’un, Henri-Julien Busson-Billault, 1853-1923, docteur en droit, est bâtonnier des avocats de Paris en 1909 et sénateur en 1920). Pour certains, le barreau n’est d’ailleurs qu’un tremplin vers la politique : c’est le cas pour Ferdinand Dreyfus (1849-1915), qui sera avocat puis journaliste et député puis sénateur de Seine-et-Oise, pour Gustave-Adolphe Hubbard (1858-1927), fils d’un exilé du 2 décembre (il est pour cette raison né à Madrid) qui s’emploie après ses études de droit à la questure de la Chambre et au cabinet du sous-secrétariat d’Etat à la guerre, avant de se faire élire député radical-socialiste, pour Georges Bouctot (1855-1929), avocat qui représentera le pays de Bray (Seine-Inférieure) à la Chambre puis au Sénat puis de nouveau à la Chambre entre 1898 et 1929, ou pour Albert Duchesne (1851-1921), brillant président de la conférence Molé, qui devient ensuite député de l’Oise. Paul Chassaigne-Goyon, 1855-1936, suit le même itinéraire : fils du préfet de la Marne, il préside la conférence Molé, se fait élire conseiller municipal de Paris pour le 8e arrondissement, préside le conseil municipal en 1913-1914 (et à ce titre reçoit le roi George V et la reine Mary à l’Hôtel-de-Ville en avril 1914), avant d’être député bloc national de la Seine de 1919 à 1936. Mais on trouve aussi parmi les avocats condorcéens des amateurs qui n’exercent pas, tel un Louis-Joseph Gardies, 1849-1933, qui se retire encore jeune à Marvejols-lez-Gardon (Gard) où il vit de ses rentes.

Quelques-uns, souvent par tradition familiale, se font notaires (Charles-Victor Amy des Beaux Bruns et Edouard Delorme seront l’un et l’autre présidents de la Chambre des notaires de Paris ; fils de président de la Chambre des notaires de Paris, Victor Galin, 1851-1890, prendra la succession paternelle mais mourra prématurément) ou avoués (on peut penser à Ernest Denormandie, héritier d’une très grande famille d’avoués parisiens, qui succède à son père en 1879 lorsque celui-ci, qui était président de la Compagnie des avoués près le tribunal civil de la Seine, devient gouverneur de la Banque de France, ou à Paul Martin du Gard, 1856-1924, père d’un autre ancien élève, Roger Martin du Gard, ou au président de l’Association des anciens élèves de 1867, Amédée Sibire, dont les deux fils, Edmond et Paul, alors élèves au lycée, seront à leur tour avoués). Gaston de Berly, élève de 8e en 1867, fils du président de la compagnie des référendaires au sceau de France, sera lui-même référendaire au sceau de France.

D’autres deviennent magistrats, comme Louis Babinet (fils du directeur des affaires criminelles au ministère de la justice, il a commencé par être zouave pontifical avant de rentrer sagement au bercail), Henri-Louis Gaucher (fils de Maxime) qui sera président de chambre à la cour d’appel d’Amiens, Louis-Fernand Lelièvre, qui, après avoir été avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation, sera procureur puis vice-président du tribunal de la Seine, Paul Puget et Henri Roty, qui seront conseillers à la Cour d’appel de Paris, Albert Duchesne, qui devient, après sa brève expérience de député des années 1885-1889, procureur général de la Réunion puis conseiller à la Cour d’appel de Paris, ou André Boulloche, qui finira sa carrière président de chambre à la Cour de Cassation.

Avec ou sans licence en droit, la fonction publique attire, car elle offre à Paris d’assez nombreuses sinécures (Courteline n’a rien inventé). Le système de la recommandation joue encore à plein pour l’entrée dans les ministères et beaucoup de condorcéens en ont bénéficié, pour devenir ronds-de-cuir juste après le baccalauréat (un bachelier se fait embaucher comme surnuméraire, avant d’être commis, puis rédacteur, puis sous-chef de bureau, puis chef de bureau ; un licencié commence au grade de rédacteur). C’est ainsi qu’Eugène Chabrié, élève de seconde en 1867, fils d’un sous-commissaire de la marine, se retrouve dès 1869 surnuméraire au ministère de la Marine et y termine sa carrière, en 1902, comme sous-directeur. C’est sans doute de la même façon que Charles-Henri Porion (1850-1929), fils du peintre Charles Porion, se retrouve « employé au secrétariat général des Postes et Télégraphes ». Pierre des Essarts (1853-1906) entre à la Banque de France en qualité de commis en 1872 et accède au grade de chef des études économiques en 1897 (il est aussi vice-président de la Société de statistiques de Paris et membre du Conseil supérieur de statistique). Quant à Fernand de Mirandol, qui avait ému tout le lycée en s’enfuyant de chez ses parents le 6 mai 1867, il termine sa carrière sous-chef du bureau de la gendarmerie au Ministère de la guerre. Sous la Troisième République, on trouvera plusieurs de nos élèves de 1867 à des fonctions de chefs de bureau, sous-directeurs ou directeurs de ministère, comme Léon Robert au ministère de l’agriculture, Gustave Ollendorff au ministère du commerce, Jules Rabany au ministère de l’intérieur, Henri Durassier au ministère de la marine, Léon Hennet et Henri-Georges Taupin au ministère de la guerre, Ferdinand Himmes au ministère des finances (ce dernier, mort en 1917, survit à travers le portrait de sa femme peint par Berthe Morisot : La robe rose, portrait d’Albertine-Marguerite Carré, Mme Ferdinand-Henri Himmes, qui se trouve aujourd’hui au Metropolitan Museum of Art de New-York).

Cela dit, pour ceux qui ont de plus hautes ambitions que le rond de cuir, l’avènement  de la Troisième République et les turbulences politiques des années 1870 créent un effet d’aubaine : des lycéens de 1867 se retrouvent dans des cabinets ministériels en 1871, et parfois préfets dès la fin de la décennie 1870. C’est le cas du frère aîné d’Isaac-Adolphe Cohn (le chartiste de Columbia), Léon Cohn, élève de philo en 1867, qui sera le secrétaire de Jules Simon en février 1871 et fera une brillante carrière dans la préfectorale, préfet du Loir-et-Cher dès 1877, puis de la Somme, de Haute-Garonne, de la Loire, avant d’être nommé trésorier-payeur général des Ardennes. C’est aussi le cas d’Eugène-Léon Sée, élève de seconde en 1867, apparenté à Camille Sée, chef de cabinet du préfet du Tarn-et-Garonne en 1872-1873, avocat au barreau de Paris pendant l’Ordre Moral, et qui se retrouve sous-préfet dès 1876 et préfet (Orne, Haute-Saône, Haute-Vienne) à partir de 1886, avant de terminer sa carrière percepteur du XVIIe arrondissement. Le cas de Paul Deschanel est approchant : élève de 4e en 1867-1868, servi par l’aura de son père dans les milieux républicains (Emile Deschanel est un des grands exilés du 2 décembre), il se retrouve sous-préfet de Dreux dès 1877, à l’âge de 22 ans, en attendant la présidence de la Chambre des députés, en 1898, l’Académie française, en 1899, et la présidence de la République, en 1920. Henri-Charles-Joseph Regnier de La Brière (1850-1893), fils du doyen des sociétaires de la Comédie française, est attaché au cabinet de Jules Simon entre décembre 1876 et le 16 mai 1877, avant d’entrer dans la préfectorale par le poste de secrétaire général du département d’Eure-et-Loir (1877-1879) ; le 16 février 1879, le monde paternel lui ouvre ses portes : il est nommé inspecteur des théâtres (il sera sous-chef du bureau des théâtres en 1882, puis, en 1892, commissaire du gouvernement près les théâtres subventionnés). Les plus jeunes devront être plus patients : Eugène Allard (1856-1957), élève de 7e à Bonaparte en 1867, fils d’Emile Allard, X35, ingénieur des ponts et chaussées, quoique rapidement nanti d’un doctorat en droit, doit attendre 1904 pour être nommé préfet des Vosges, puis de Haute-Loire, du Finistère, de l’Aisne et de Mayenne ; retraité en 1916, il mourra centenaire en 1957. Quant à Edmond Cahen, entré en 6e à Bonaparte en 1867, il est sous-préfet de Saint-Jean de Maurienne dès 1880, puis de Vendôme, de Provins, de Saint-Quentin, mais, victime d’antisémitisme lors de sa nomination à Verdun, en 1896 (en pleine affaire Dreyfus), il ne sera jamais préfet. Il semble qu’Eugène Weil, élève de 4e à Bonaparte en 1867-1868, ait connu une mésaventure du même type : ce fils de banquier de Phalsbourg, né en 1853, accumulera les sous-préfectures à partir de 1886 (Saint-Sever, Sancerre, Lapalisse, Arcis-sur-Aube), avant de devenir secrétaire général de la préfecture de Seine-et-Marne, en 1894, puis, en 1898, sous-préfet de Meaux, où s’achève sa carrière (il sera nommé préfet honoraire en 1907).

Une institution qui n’existe pas encore en 1867 mais qui va recevoir beaucoup de condorcéens après sa création, en 1872, est l’Ecole libre des sciences politiques (fondée par Emile Boutmy, élève à Bourbon/Bonaparte entre 1845 et 1853 ; le lycée semble avoir énormément fourni les premières promotions de la rue Saint-Guillaume et les condorcéens seront très bien représentés dans son corps enseignant, avec Hippolyte Taine, Anatole et Paul Leroy-Beaulieu, Elie Halévy, André Siegfried). Il est vrai que l’Ecole libre des sciences politiques a pour principale mission (même si elle se garde bien de le dire) de maintenir l’emprise de la bourgeoisie parisienne sur la haute fonction publique, à rebours du discours de la démocratisation républicaine : on y va se faire des relations et préparer les concours des grands corps de l’Etat, dans ce qu’on appelle des « écuries ». On peut faire un sort particulier au comte Albert Vandal (1853-1910), élève de 3e en 1867, fils du Directeur des postes de Napoléon III, beau-fils (depuis le remariage de son père en 1864) de la fille du meurtrier de Pouchkine (le saint-cyrien légitimiste d’Anthès, ancien élève du lycée) ; Albert Vandal sera docteur en droit (comme Eugène Allard, Louis Babinet, Louis-Fernand Lelièvre et Roger de Lauriston), conseiller d’Etat (comme son père), et, spécialiste de l’histoire des relations franco-russes, enseignera l’histoire diplomatique à l’Ecole libre des sciences politiques, avant de se faire élire à l’Académie française en 1896 (cet historien antidreyfusard sera également membre de la Ligue de la patrie française en 1899). Il est loin d’être le seul lycéen de Bonaparte à accéder au Conseil d’Etat. Ce sera le cas de quatre élèves de la même classe : les deux premiers prix de discours latin de la division de rhétorique de Girard et Gidel en 1867, Emile Bérard-Varagnac (1849-1925 ; né de père inconnu, ce grand conseiller d’Etat et fin lettré sera le beau-frère du socialiste Marcel Sembat et le père de l’ethnologue et folkloriste André Varagnac), et Charles-Paul-Laurent Vergé (1851-1928), fils d’avocat (il quittera le Conseil d’Etat en 1890 pour devenir administrateur puis président, en 1917, de la Compagnie du chemin de fer d’Orléans), ainsi que de deux de leurs camarades, Ferdinand Roze (1850-1894), fils d’un amiral qui est alors gouverneur de Cochinchine, et Maurice Hachette (1851-1900), fils d’X-ponts et petit-fils d’un des collaborateurs de Monge à l’Ecole polytechnique. Il en ira de même de Gaston-Achille Bize (1851-1908), fils d’avoué, élève de 2nde, et d’Henri Jagerschmidt (1853-1923), fils d’un avocat à la Cour de Cassation, meilleur élève de sa classe de 3e, et qui finira président de la section du contentieux au Conseil d’Etat en 1910 (il aura joué un rôle essentiel dans l’histoire de l’institution en affirmant en 1889 que les ministres ne sont pas juges de droit commun du contentieux administratif et que le Conseil d’Etat peut toujours être saisi). Sans oublier André Labiche (1856-1897), élève de 5e en 1867, fils d’Eugène Labiche : il mourra maître des requêtes au Conseil d’Etat et propriétaire en Sologne de la terre de Launoy, héritée de son père.

D’autres accèderont à la Cour des comptes : Paul Blanquet du Chayla (1852-1921), fils d’un « employé » au ministère de la marine, en 3e en 1867, y fera toute sa carrière, de même que Maurice-Georges Billaudel (1855-1949), fils d’un ingénieur des ponts et chaussées, en 6e la même année ; Fernand Meynier (1853-1910), élève de 4e, fils d’un inspecteur général des eaux et forêts, a commencé par être polytechnicien (X75), puis inspecteur des finances (1879), avant d’intégrer la Cour des comptes, en 1889 ; René de Maisonneuve (1853-1934), élève de 4e en 1867, fils d’un officier de marine devenu inspecteur des finances, est reçu 1er au concours de la Cour des comptes en 1877 mais en démissionne pour raisons de santé en 1888, tout en menant une impressionnante vie mondaine (il est membre de quatre cercles, dont le Jockey-Club). D’autres entreront à l’Inspection des finances : Henri de Briche (1854-1915), élève de 6e, y marchera sur les pas de son père ; Charles Coutard, fils du président de la Chambre des commissaires priseurs, en 5e en 1867, sera lui aussi inspecteur des finances et il sera même directeur de la comptabilité au Ministère des colonies (1908-1909) puis directeur général des manufactures de l’Etat (1909-1912) ; Paul Desvaux, également élève de 5e, entrera à l’inspection des finances en 1882 avant d’en démissionner en 1894 pour diriger la Société générale de crédit industriel et commercial ; et l’on sait que Joseph Caillaux, élève à Fontanes dans la décennie 1870, s’est consolé à l’Inspection des finances de son échec à Polytechnique.

D’autres enfin entrent au Quai d’Orsay (un article récent d’Isabelle Dasque sur les diplomates français entre 1871 et 1914, « une élite en mutation, les diplomates de la République », dans Histoire, économie et société, 2007, souligne que les deux viviers les plus importants de la période sont Fontanes/Condorcet et Louis-le-Grand). Il est vrai qu’on continue d’entrer dans la carrière par simple recommandation et que celle-ci est bien plus facile à obtenir à un lycéen bien né qu’à un bachelier sans relation. Parmi les élèves de 1867 devenus diplomates, François de Corcelle (1851-1898), qui sera sous-directeur au ministère des AE avant de mourir prématurément (la dimension familiale est ici particulièrement forte : il était fils d’ambassadeur et neveu de Charles de Rémusat, qui était lui-même petit-neveu de Vergennes), Robert de Savignies, André de Saint-Hilaire, Cyprien Dupuy de Lôme (1850-), Richard de Baillehache (1851-1912), Jacques-Albert de Voize (1849-1910), Léonce de  Brotonne, Gabriel Géry (attaché d’ambassade à Bruxelles quand il est l’ami de Marie Bashkirtseff, dont les parents louaient la villa niçoise du préfet Géry, père de Gabriel), Albert Mortureux (fils de la comtesse Feydeau de Brou), qui sera attaché à la légation de France en Bavière, Jules de La Boulinière, qui sera ministre plénipotentiaire en Egypte et président du conseil d’administration de la Dette ottomane, Jean-Louis Camille de Pommayrac, qui, après avoir été administrateur des affaires indigènes en Cochinchine, bifurquera vers la diplomatie et sera consul de France à Bahia et Rosario, avant de perdre la vie le 28 décembre 1908, lors du tremblement de terre de Messine qui fit 120.000 morts, Gabriel de Bérard, qui sera consul de France à Manille, Edmond Bruwaert, qui sera consul général de France à Chicago, Amaury de Lacretelle, qui sera consul de France à Salonique, Alexandrie et Florence (ce fils d’un opposant à l’Empire qui refusa aussi la confiance au duc Albert de Broglie lors de la crise du 16 mai 1876, aura Victor Hugo comme témoin de mariage en 1883 et engendrera l’écrivain Jacques de Lacretelle). Ces jeunes gens bien nés subiront directement le tournant républicain des environs de 1900 (qu’on pourrait appeler Barrère-Cambon) et n’accèderont pas à des postes d’ambassadeur (on leur préférera assez clairement des roturiers). Le dossier de LH de Jacques André d’Arlot de Saint-Saud permet de voir tout à la fois à quoi ressemblent une carrière de diplomate et un processus de placardisation : né en 1856, fils d’un haut fonctionnaire du Quai d’Orsay, il entre au ministère comme « attaché autorisé » (non rétribué) dès sa sortie du lycée, en 1874, à l’âge de 18 ans ; il est ensuite attaché surnuméraire (toujours non rétribué) en 1879, 3e secrétaire (à Paris) en 1881 (rétribué), 3e puis 2e secrétaire à Madrid de 1885 à 1892, secrétaire puis chargé d’affaires à Téhéran de 1892 à 1898, secrétaire chargé d’affaires à Lima de 1900 à 1904, secrétaire chargé d’affaires à La Havane de 1904 à 1905, enfin secrétaire gérant la légation à Guatemala, en 1905. Le jeune Henri de Lafaulotte, élève de 3e en 1867, sera secrétaire d’ambassade au temps de l’Ordre moral mais démissionnera en 1879, peu de temps après avoir épousé Malvina Pajol, fille du général aide de camp de Napoléon III, pour marquer sa désapprobation à l’égard de la politique républicaine (il marquera sa fidélité au bonapartisme en mariant sa fille à un Davout d’Auerstaedt). Dominique de Barral connaîtra un itinéraire voisin, comme on l’a vu. En sens inverse, Francis de Pressensé, que j’ai évoqué tout à l’heure, abandonnera lui aussi la carrière diplomatique, après avoir occupé un poste de conseiller à Constantinople et un poste de premier secrétaire à Washington, mais ce sera, en 1882, pour devenir journaliste, au Parlement, puis au Temps, puis à L’Aurore, et pour s’engager à l’extrême gauche). On notera l’itinéraire original de Pierre Deschamps (1856-1923) qui, tout jeune diplomate, participe au congrès de Berlin de 1878, est nommé ensuite à Athènes et Saint-Pétersbourg –et, au cours d’un voyage privé aux Etats-Unis en 1897 découvre le golf qui devient sa passion dévorante (en 1900, il participe au tournoi de golf des JO de Paris où il finit 10; dans la foulée, il crée le Golf-Club de Paris-la-Boulie, organise des compétitions, crée la fédération française et publie en 1911 Le golf, premier ouvrage en français sur ce sport). Les journalistes et les pratiquants l’appellent aujourd’hui le « père du golf français ».

Les carrières coloniales semblent avoir été moins prisées que la diplomatie mais elles se rencontrent. Nombre d’officiers ont dû, à un moment ou à un autre, goûter aux joies de l’outre-mer : Edouard Delessert jr, élève de 5e, est mort à Saigon, sous-lieutenant d’infanterie de marine, en 1880, à l’âge de 28 ans ; Carle Gessard, élève de rhétorique en 1867, offre un cas un peu particulier car il recevra la LH en 1894 en tant que pharmacien militaire de 1ère classe aux hôpitaux militaires de Constantine. Mais le passage aux colonies a concerné aussi certains administrateurs, comme Eugène Lacroix, qui fut chef des affaires indigènes au gouvernement général d’Alger, ou Paul Rollin, fonctionnaire au ministère des finances, qui devint en 1884 payeur aux armées, attaché au corps expéditionnaire du Tonkin (il était à Lang-Son en 1885, au moment du célèbre incident qui provoqua la chute finale de Ferry), certains universitaires, comme Félix Martel, qui fut, en 1883, chargé d’organiser le service de l’enseignement primaire des indigènes en Algérie, certains ingénieurs, du type de Félix Clerc, centralien qui joua un rôle important dans la mise en place du réseau ferré algérien, ou certains magistrats, tel Charles Legendre, qui fut procureur général et chef du service judiciaire de l’AOF.

46. Médecins du corps plus que de l’âme

Assez rares sont les vocations religieuses : ni le lycée ni la période n’y contribuent. Certes, plusieurs élèves protestants sont devenus pasteurs : on a vu le cas original d’Henry Wakefield, devenu évêque anglican ; je ne sais pas si Ambroise Bastide et Edmond Mourgues, fils de pasteurs, ont suivi l’exemple paternel, je n’ai de certitude que pour Jean et André Meyer, fils du président du Consistoire de la confession d’Augsbourg (Jean entre dès 1869 au séminaire protestant de Strasbourg et sera pasteur de Courbevoie, André sera pasteur de Beaucourt, dans le Territoire de Belfort ; leur frère aîné, Paul, sera pasteur de Bône, en Algérie), Jules Goguel (1850-1919), fils d’un pasteur parisien d’origine montbéliardaise, Victor-Charles Goguel (1818-1877), et lui-même pasteur (il sera collecteur central de la Mission de Paris), Ernest Monod (1848-1913), qui a marché sur les traces de son grand-père, le pasteur Gérard Monod, et pour Daniel Bourchenin, qui a emprunté la voie tracée par son père, pasteur de Lezay, dans les Deux-Sèvres, et par l’un de ses arrière-grands-pères maternels, le célèbre pasteur languedocien Daniel Encontre, qui fut le maître d’Auguste Comte et enseigna le dogme à la faculté de théologie protestante de Montauban. Côté catholique, je ne connais que trois cas d’engagement religieux : Henri Guéneau de Mussy (1854-1929), issu d’une célèbre dynastie de médecins (son père était un clinicien réputé, médecin de l’ENS et membre de l’Académie de médecine), est entré dans les ordres et devenu dominicain ; le comte Paul Emile Théodore Ducos (1849-1913), fils du ministre de la marine de Napoléon III, qui avait commencé par être attaché d’ambassade auprès du Saint-Siège, est devenu camérier des papes Pie IX et Léon XIII et a racheté l’abbaye prémontrée de Septfontaines, en Haute-Marne, que ce célibataire sans enfant a totalement restaurée ; Ernest Milcent (1854-1909) a été, lui, un disciple d’Albert de Mun et une grande figure du catholicisme social, luttant ardemment contre les républicains ferrystes : en 1873, ce fils d’un médecin parisien ami de Lacordaire se lance dans l’agriculture, en Cotentin, où son père vient d’acheter un domaine dont il décide de faire une exploitation modèle ; en 1881, il crée à Cherbourg une usine de production industrielle de chaudières, destinées à la Marine, où il essaie de promouvoir l’ordre social chrétien (caisse de secours mutuel, caisse de prévoyance, caisse de famille, HBM) ; il n’oublie pas les paysans : en 1885 et 1886, il fonde le Syndicat des agriculteurs de la Manche et, dans les années suivantes, met en place les premières coopératives laitières de la région. 

A l’inverse, le climat général de positivisme a poussé bon nombre d’anciens élèves (généralement passés par la classe de philosophie) vers la médecine, qui semble alors devoir remplacer la religion. Elie Pécaut sera docteur en médecine et, fidèle à l’idéal pédagogique paternel, publiera un Cours d’anatomie et de physiologie humaines pour les élèves des écoles normales primaires ; Lucien Galliard, fils de négociant, deviendra médecin des hôpitaux de Paris ; André Brun sera chirurgien dans les mêmes hôpitaux et professeur à la faculté de médecine ; le Ruthénois Albert Domergue sera à la fois docteur en médecine et pharmacien et il enseignera fort logiquement à l’Ecole de médecine et de pharmacie de Marseille ; même cas de figure pour Carle Gessard (1850-1925), pharmacien en 1874 et docteur en médecine en 1882 (cet excellent bactériologiste découvrit cette année-là, à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, le bacille pyocyanique, à l’origine du pus bleu des plaies, et reçut à cette occasion les encouragements de Louis Pasteur ; de 1901 à 1925, retraité de l’armée, il fut travailleur libre à l’Institut Pasteur). Il est vrai que nombre d’entre eux sont déjà fils de médecin (le quartier du lycée avait la plus forte concentration médicale de Paris) : Henri Hervé de Lavaur hérite de la patientèle de son père, rue Taitbout ; Georges Daremberg, spécialiste de la phtisie, auteur de plusieurs ouvrages, médecin à Cannes et à Menton, est le fils de Charles Daremberg, professeur d’histoire de la médecine au Collège de France ; Charles Nélaton, élève de 3e, fils du chirurgien de Napoléon III et de la princesse Mathilde, Auguste Nélaton, professeur à la faculté de médecine, sera à son tour chirurgien des hôpitaux et agrégé de médecine, spécialiste des greffes de tissus vivants ; Georges Thibierge, élève de 6e, fils d’un médecin parisien, deviendra médecin-chef à l’hôpital de la Pitié et sera l’un des grands dermatologues-vénéréologues français, membre de l’Académie de médecine ; Armand-Henri Trousseau (1856-1910) est le petit-fils du célèbre Armand Trousseau et sera lui-même ophtalmologiste réputé et médecin chef de l’hôpital Rothschild ; André Morel-Lavallée (1857-1916), vénéréologue, chef de clinique à l’hôpital Saint-Louis, est le fils du célèbre chirurgien Victor-Auguste-François Morel-Lavallée (1811-1865) ; Jacques Bertillon (1851-1922) se passionnera comme son père (Louis-Adolphe Bertillon) pour la statistique médicale (notamment le classement des causes de décès) et les questions démographiques, devenant un propagandiste acharné du natalisme (son frère Alphonse, moins bon élève, ne put venir à bout de ses études de médecine mais fonda l’anthropométrie judiciaire tout en jouant un rôle désastreux dans les expertises de l’affaire Dreyfus). Charles Richet (1850-1935), élève de Girard et Gidel en rhétorique en 1867, fils d’un très grand chirurgien, membre de l’Académie de médecine et de l’Académie des sciences, cousin des Caillaux, fera une très brillante carrière de médecin et de physiologiste, couronnée par le prix Nobel de médecine en 1913 pour sa description de l’anaphylaxie. Tout aussi célèbre que Charles Richet est Antoine Béclère (1856-1939), élève de 6e en 1867, lui aussi fils de médecin, qui sera un des pionniers de la radiologie et de la radiothérapie (il fera en 1896 le premier dépistage radioscopique de la tuberculose pulmonaire) et présidera l’Académie de médecine en 1928 (son nom a été donné à un grand hôpital de Clamart).

47. Journalistes, écrivains, artistes et mondains

Assez nombreux sont ceux qu’on retrouvera dans les milieux de l’art, du journalisme, du journalisme culturel, de la littérature, avec une pente marquée vers l’amateurisme et la mondanité. Une assez bonne indication de climat nous est donnée au début de La mauvaise aventure (1886), roman autobiographique de Camille de Sainte-Croix, entré à Bonaparte en 1869, où l’on peut lire ceci : « Au lycée dont je suivais les cours, externe, je camaradais peu. Mes voisins de classe m’ennuyaient, n’ayant ni mes instincts, ni mon éducation. Je haïssais leur causerie. Plus élégants, plus riches et plus libres que moi, ils lisaient les journaux, quelques romans nouveaux, se glissaient dans les soirées, savaient un peu boire et un peu fumer. Ils dissertaient avec une grande aisance sur la musique, le théâtre, la littérature moderne, les expositions, les ventes artistiques et les femmes. Mille détails piquants leur échappaient sur la vie sportive. »

Eugène Rodrigues (1853-1928), qui appartenait à une famille de la grande bourgeoisie juive, apparentée aux Pereire, fut avocat mais plus connu encore en tant qu’écrivain d’art, sous le pseudonyme d’Erastène Ramiro, grand spécialiste de Félicien Rops et Louis Legrand, et plus encore en tant que collectionneur et bibliophile, rejoignant ici son condisciple Edgard  Stern (1854-1937), marié à Marguerite Fould (les Stern ont une très riche vie mondaine, dans leur hôtel particulier encombré de trésors de l’avenue Montaigne). Isaac de Camondo (1851-1911), en 3e l’année où il arrive de Constantinople (1866-1867), banquier, consul général de l’Empire ottoman entre 1891 et 1895, mélomane et compositeur, est un collectionneur encore plus exceptionnel puisqu’on lui doit une bonne partie des Manet, des Degas, des Monet et des Cézanne du Musée d’Orsay (il les avait légués au Louvre) et certaines des plus belles estampes japonaises du Musée Guimet. Paul Gallimard (1850-1929), en rhétorique en 1867, est le fils d’un agent de change marié à une Chabrier très fortunée, ce qui lui permet de vivre de ses rentes, en dandy qui collectionne les tirages photographiques, les partitions, les livres rares et les œuvres de peintres impressionnistes (il est par ailleurs le père de Gaston, qui sera lui aussi élève à Condorcet avant de participer à la création de la NRF puis de fonder, en 1919, la prestigieuse maison d’édition qui porte leur nom). De même que les Amédée de Broglie ont restauré Chaumont, de même Gaston Menier (1855-1934), sénateur radical de Seine-et-Marne issu de la famille d’industriels du chocolat de Noisiel, restaurera Chenonceau qu’il héritera de son frère Henri, en 1913.

Félix-Hippolyte Michelin (1853-1932) sera un architecte estimé (il reçoit une médaille de seconde classe au salon de 1894) et il sera également peintre de paysages (il est issu d’une famille de négociants en rubans de Montgeron où l’on compte d’assez nombreux artistes, tel son oncle, Jules, 1817-1870, peintre, graveur, lithographe et aquafortiste, et son cousin germain, Edouard, 1859-1940, qui commencera par faire les Beaux-Arts et entamera une carrière d’artiste-peintre, avant de devenir l’inventeur puis le roi du pneumatique pour vélo et automobile). Paul-Louis Monduit, élève de seconde en 1867, passé par les Beaux-Arts, finira sa carrière architecte en chef des palais nationaux (« architecte du gouvernement », comme on disait alors) et professeur aux Beaux-Arts. Jacques ou Jacques-René Hermant (1855-1930), élève de 5e en 1867, second grand prix de Rome, architecte en chef de la Ville de Paris et du gouvernement, professeur aux Beaux-Arts, sera l’auteur des pavillons français aux expositions universelles de Chicago (1893) et de Bruxelles (1907), et l’un des pionniers dans l’utilisation du béton armé (notamment à la salle Gaveau, qu’il réalise en 1905-1907, en s’appuyant sur les calculs de son condisciple Edmond Coignet). Plus original encore est Eugène Hénard (1849-1923), élève de spéciales en 1867, lui aussi passé par les Beaux-Arts et architecte comme son père, mais bientôt urbaniste, embellisseur de Paris à l’occasion des deux expositions universelles de 1889 et de 1900 (on lui doit notamment la très belle perspective reliant les Champs-Elysées aux Invalides par le pont Alexandre III) et théoricien extrêmement intéressant des limites de l’haussmannisation (il reproche à Haussmann son obsession de l’alignement et propose une voirie à redans, envisage la création de nouveaux espaces verts autour et à l’intérieur de Paris, s’intéresse surtout à l’intégration de l’automobile voire de l’avion individuel dans l’urbanisme de l’avenir). Membre fondateur de la Société française des urbanistes, en 1911, il est aujourd’hui considéré comme le principal précurseur de Le Corbusier, tout en ayant manifesté plus de respect pour le patrimoine.

Le plus extraordinaire des destins liés aux beaux arts, parmi nos lycéens de 1867, est tout de même celui de Florian/Florentin Trawinski, élève de seconde : ce jeune Polonais, né à Czestochowa en 1850, est le fils d’un des leaders de l’insurrection polonaise de 1863 ; ayant suivi son père en émigration, il est un bon élève à Bonaparte (en 1867, il est au palmarès de sa classe de 2nde en vers latins, mathématiques et histoire naturelle ; en 1868, en rhétorique, il obtient des accessits en discours latin, vers latins et histoire-géographie ; en 1869, en classe de philosophie, il remporte le 1er prix de physique et le 3e accessit de mathématiques). Deux ans plus tard, en mars 1871, il s’engage dans la Commune de Paris, comme 600 autres Polonais. Fin mai, au moment de la Semaine sanglante, lorsque les communards décident de mettre le feu à tous les bâtiments publics de la ville, en commençant par les Tuileries, il accomplit un exploit extraordinaire : alors qu’on lui a ordonné d’incendier le Louvre, qui jouxte les Tuileries, il remplace, sans rien dire à personne, les seaux de pétrole par des seaux d’eau. Dans les jours qui suivent, les autorités versaillaises lui en savent gré : non seulement Trawinski échappe à la peine de mort mais il se voit proposer un emploi administratif au sein du musée, ce qui va lui permettre de rester au Louvre jusqu’à sa mort, en 1906. Il y déploie une activité extraordinaire : polyglotte, il traduit en français de très nombreux articles et ouvrages savants, rédige le premier « guide populaire » du musée, imagine ce qui sera plus tard la réunion des musées nationaux (son dernier titre est : « chef du secrétariat des musées nationaux »). Tout cela vaudra à l’ancien communard de recevoir la nationalité française, les palmes académiques et la Légion d’honneur.

Deux élèves qui avaient quitté le lycée en 1866 et 1867 vont se faire un nom dans le monde de la peinture officielle : Edouard Detaille (1848-1912), élève de Meissonnier, combattant volontaire en 1870, devenu un peintre d’histoire reconnu, spécialiste de scènes militaires (il était lui-même issu d’une famille d’officiers), se fera élire à l’Académie des Beaux-Arts et offrira au lycée le portrait de Bonaparte qui orne encore aujourd’hui la salle Marcel Proust ; Jean Béraud (1849-1935), fils de sculpteur passé par l’atelier de Léon Bonnat, connaîtra la célébrité dès 1876 avec Le retour de l’enterrement, deviendra un portraitiste mondain très recherché (il sera même le témoin de Proust dans un duel) et peindra en 1903 La sortie des élèves du lycée Condorcet. Moins connus aujourd’hui sont Albert Mittenhoff (1853-1904), peintre orientaliste, et Edouard Letourneau (1851-1907), sculpteur orientaliste, qui avaient obtenu le 1er et le 2nd prix de dessin à la distribution des prix de 1867 et qui vécurent de leur art (on trouve encore des bronzes de Letourneau en salle des ventes). René-Maurice Fath (1850-1922), médiocre peintre de paysages (mais médaillé au Salon), est aujourd’hui surtout mentionné comme grand-père du couturier Jacques Fath. Le plus original des artistes présents à Bonaparte en 1867 sera Charles-Louis Houdard (1856-1931), peintre et aquafortiste japonisant, qui expose au Salon des indépendants en 1888 et peut encore nous toucher par ses estampes en couleurs, qui mêlent les techniques de l’eau forte et de l’aquatinte.

Beaucoup d’élèves du lycée étaient musiciens ou mélomanes (on sait que la Société des Grandes Auditions musicales de France a été imaginée par plusieurs anciens élèves, souvent israélites, du lycée Bonaparte, parmi lesquels Edgard Stern, et qu’Isaac de Camondo, en plus de la Société des amis du Louvre, a fondé et présidé la Société des artistes et des amis de l’Opéra), et on peut penser que la plupart d’entre eux, en cet âge pré-radiophonique, ont continué de pratiquer en amateur. D’autres ont fait de la musique leur métier. Un voile d’oubli est aujourd’hui retombé sur les œuvres d’Edmond Hippeau (1849-1921), critique musical qui composa un Hymne de guerre franco-américain (en 1876, pour le centenaire de la déclaration d’indépendance), des mélodies, un Epithalame pour piano et violon, une Habanera pour piano, tout en consacrant deux savants ouvrages à Berlioz (l’originalité d’Hippeau est d’avoir été en même temps attaché au Ministère des affaires étrangères, d’avoir publié une Histoire diplomatique de la Troisième République 1870-1889 et fondé une revue internationale L’avenir diplomatique). Elie Poirée (1850-1925), conservateur à Sainte-Geneviève, issu d’une dynastie d’X-Ponts, est un instrumentiste de talent mais il est surtout un excellent musicologue, spécialiste de Chopin et de Wagner, et il participe à ce titre à la création, en 1917, de la Société française de musicologie, dont il est le vice-président. Mais le meilleur musicien du lot est très clairement Fernand de la Tombelle (1854-1928) : initié à la musique par sa mère, qui a été l’élève de Franz Liszt, le jeune homme décide, dès sa sortie du lycée, en 1872, de prendre des leçons d’orgue auprès d’Alexandre Guilmant à l’église de la Trinité et suit les cours du Conservatoire, où il est l’élève de Théodore Dubois et de Camille Saint-Saëns : il contribue à la renaissance de la musique religieuse, fait partie (avec Vincent d’Indy) de l’équipe des fondateurs de la Schola Cantorum (1896), où il enseigne l’harmonie (notamment à Déodat de Séverac et Blanche Selva), écrit une œuvre abondante (des messes, des motets, une toccata pour orgue, mais aussi de ravissantes pièces profanes redécouvertes récemment, des sonates, un quatuor avec piano, une fantaisie pour piano et orchestre, une rhapsodie périgourdine pour piano, avec accompagnement d’orchestre, qui nous rappelle qu’il aimait à se retirer dans son château de Fayrac, en Dordogne). Son exact contemporain au lycée, Georges Falkenberg (1854-1940) fut, lui, professeur de piano au Conservatoire (de 1899 à 1927), et il y eut pour élèves Yves Nat et Olivier Messiaen. Dans un genre léger, Paul Decourcelle (1854-1940) suivit les traces de son père Maurice (1815-1888), pianiste et compositeur : avec un sens aigu du marketing (qui l’apparente à Numa Blanc de Labarthe), il s’installa à Nice vers 1880 et fut, sous son nom et sous le pseudonyme d’Heinrich Tellam, le musicien attitré de toutes les fêtes de la Riviera.

Ce qui domine le secteur culturel, de très loin, c’est la presse, en plein boom en cette fin du XIXe s : elle attire une nuée de condorcéens, qui y voient un moyen de gagner leur vie, d’exploiter des compétences acquises au lycée et d’entrer dans le monde de la culture (on devient journaliste en attendant de devenir écrivain, le lycée créant une mouvance gendelettre qui ne fera que s’accroître dans les décennies suivantes). René de Casamajor, élève de philo en 1867, mort à 27 ans dix ans plus tard, écrivit sous le pseudonyme de Jules René dans les publications saint-simoniennes de son beau-père, Emile Barrault. Paul Rouaix (1850-1941), élève de seconde en 1867, fut journaliste à La Gazette des Beaux Arts, historien des arts décoratifs, mais aussi éminent lexicographe ;  Ferdinand de Navenne (1849-1934) fut lui aussi critique d’art, essayiste à la Revue des deux mondes, historien de l’art italien ; Eugène Lazare Richtenberger (1856-1920) devint receveur des finances tout en s’orientant vers l’histoire de l’art et en publiant toute une série d’ouvrages sur la peinture florentine, la peinture hollandaise, le musée du Louvre, ainsi qu’un catalogue en 7 volumes des principales œuvres des musées européens. Marcel Monnier (1853-1918), élève de 3e en 1867, fut journaliste au Temps et explorateur, nous laissant des ouvrages sur ses principaux voyages (Hawaii, la Côte d’Ivoire, l’Extrême-Orient) ; Eugène Rendu (1854-1904), élève de 5e en 1867, fils et petit-fils de deux célèbres inspecteurs généraux, Ambroise et Eugène Rendu, est journaliste à La Petite République, et il meurt des suites d’un duel avec le parlementaire d’extrême gauche Gérault-Richard. On notera le cas particulier de Joseph L’Hopital, en 5e en 1867, fils et petit-fils de conseillers d’Etat, qui revient aux racines normandes et catholiques de sa famille, se fait élire maire d’Angerville-la-Campagne, tout en étant rédacteur en chef de La Croix de l’Eure, où il écrit sous les pseudonymes de Carillon et Lemioche des feuilletons dans le style des paysans de Normandie. Armand-Maurice Rosenthal (1855-1898), élève de 5e en 1867, fils d’un commerçant immigré de Bavière, neveu de Bernard Bauer (juif hongrois converti qui se fit carme, fut le confesseur de l’impératrice Eugénie en 1867 et prêcha la réconciliation du christianisme et de l’islam aux cérémonies d’inauguration du canal de Suez), sera, à la fin des années 1880, sous le pseudonyme de Jacques Saint-Cère, un des journalistes les plus en vue de Paris (écrivant des articles de politique étrangère au Figaro, à la Vie parisienne et au Herald Tribune, protégeant Maurice Donnay et André Antoine, tenant table ouverte dans son splendide appartement de la rue Auber), avant de connaître une chute brutale, en 1896, en pleine affaire Dreyfus (accusé de chantage et d’extorsion de fonds dans l’affaire Lebaudy, il est également soupçonné d’espionnage ; il est acquitté mais le mal est fait : les antisémites ne le lâcheront plus ; il publie quelques articles dans La Revue blanche, lance Le cri de Paris, mais meurt épuisé en 1898). Gustave et Charles Simon, fils de Jules, seront eux aussi d’importants journalistes de la Troisième République : Gustave (1848-1928), élève de philo en 1867, fera d’abord des études de médecine complètes mais n’exercera pas ; il fondera avec son frère Le Petit Nord, puis Le Petit Bleu, collaborera à divers organes de presse, dont Le Temps, sera le grand éditeur des œuvres complètes de Victor Hugo et le tuteur légal d’Adèle H. ; Charles (1850-1910), élève de rhétorique, sera chef du secrétariat du Sénat, chef de cabinet de son père en 1876-1877, journaliste et auteur dramatique (son plus grand succès fut Zaza). Henri Ferrari da Grado (1849-1909), élève de rhétorique en 1867, a été de 1891 à 1901 directeur de la Revue bleue, nom donné à la Revue politique et littéraire, très important organe où écrivirent le pasteur de Pressensé, Maxime Gaucher, Paul Desjardins, mais aussi son camarade de rhétorique Georges Brillard de Nouvion. Armand Schiller (1857-1941), entré en 7e en 1867, est ensuite pendant 33 ans, de 1879 à 1912, secrétaire éditorial du Temps, le journal le plus prestigieux de la presse française, et il est élu en en 1897 président de la Société des journalistes républicains français. Un autre très grand nom du monde de la presse est Alfred Edwards (1856-1914), entré à Bonaparte en 1867 : fils d’un médecin britannique et d’une Française, il est embauché comme reporter au Figaro en 1876, passe au Gaulois en 1879, épouse la fille du docteur Charcot (c’est le 3e de ses 5 mariages), lance le Matin en 1884 (c’est un immense succès : le journal est très vite l’un des quatre grands de la presse parisienne et Edwards peut le revendre très cher en 1895) ; il devient alors une personnalité du Tout-Paris, immensément riche, achetant le Théâtre de Paris, l’ermitage de Rousseau à Ermenonville, écrivant des comédies et des opérettes.

L’édition attire aussi nos jeunes lettrés. Gaston Prunières (1848-1925), fils d’un chef d’institution, excellent élève de philosophie en 1867, se découvre l’année suivante, en faculté de droit, une passion pour le positivisme ; à la fin de l’année 1870, cet ardent républicain patriote quitte Paris en ballon pour rejoindre Tours mais son aéronef part dans la mauvaise direction et atterrit dans les Ardennes belges, ce qui ne l’empêche pas d’être nommé peu après sous-préfet de Montmorillon, poste dont il démissionne rapidement ; en 1872, il entre comme fondé de pouvoir au directoire de la librairie Delagrave, où il va travailler pendant 31 ans, et dont il va colorer le catalogue dans un sens positiviste : à ce titre, il joue un rôle très important dans l’histoire de l’édition scolaire (son fils Henri, sans doute par réaction au positivisme paternel, sera un très grand musicologue, fondateur de La Revue musicale et premier éditeur des œuvres de Lully). Mais plus remarquable encore est Paul Ollendorff (1851-1920), élève de seconde en 1867 : il crée à 24 ans, en 1875, sa propre maison d’édition, qui sera pendant une trentaine d’années l’une des plus en vue de la Troisième République (elle publiera Maupassant, Jules Renard, Octave Mirbeau, Jean Lorrain, Alphonse Allais, Paul Féval, Abel Hermant) ; son petit-fils, Gilbert Hirsch-Ollendorff, lui aussi passé par Condorcet, aujourd’hui plus connu sous son nom de Français Libre, Gilbert Grandval, fut compagnon de la Libération et un très remarquable résident général au Maroc, en 1955.

Plusieurs condorcéens de 1867, qui feront jouer des pièces de théâtre ou publieront des romans ou de la poésie, sont aujourd’hui retombés dans l’oubli : Lucien Louis (1854-1937), élève de 5e, eut pourtant son quart d’heure de célébrité, vers 1900, sous le pseudonyme de Pierre Valdagne ; Maurice Quentin-Beauchart (1857-1910), élève de 7e, fut conseiller municipal de Paris, s’intéressa aux richesses d’art de la ville, y consacra plusieurs ouvrages, tout en publiant des romans et des pièces sous le pseudonyme de Jean Berleux ; Roger d’Avrecourt (1851-1913) poursuivit la carrière paternelle en étant lui-même critique et dramaturge (il était le fils d’Ernest Petitjean, lui aussi bien oublié) ; Raoul Toché (1850-1895), élève de rhétorique, fut journaliste au Gaulois, écrivit des chroniques sous les pseudonymes de Frimousse et d’Escopette, fut vaudevilliste et écrivit, en 1880, le livret de Belle Lurette, qui aurait dû relancer la carrière d’Offenbach (mais celui-ci eut la mauvaise idée de mourir avant d’avoir achevé la partition), mena joyeuse vie dans sa villa de Croissy-sur-Seine avant de se suicider pour ne pas avoir à faire face à ses créanciers en 1895. Charles-Victor Nicolaïe, dit Charles Clairville (1855-1927), neveu de l’Alexandre Dumas du vaudeville, Clairville, qui avait écrit Les cloches de Corneville et La fille de Madame Angot, écrira lui aussi des vaudevilles (Froufrous et culottes rouges, Les folies dramatiques) et des livrets d’opérettes (Le baron Frick, La briguedondaine, La famille Vénus), tout en étant rédacteur au ministère de l’Instruction publique. Philippe Maquet (1850-1926) fit une carrière de compositeur de chansons et finit vice-président de la Sacem (il avait obtenu la Légion d’honneur à 20 ans, en décembre 1870, pour sa conduite héroïque d’engagé volontaire). Richard de Saint-Geniès (1849-1916), élève de maths élem en 1867, saint-cyrien de la promotion 1868, officier de cavalerie démissionnaire en 1891, devint journaliste (à La Vie parisienne et au Gil Blas), écrivit sous le pseudonyme de Richard O’Monroy (clin d’œil à ses idées politiques comme à ses origines maternelles irlandaises) et obtint un réel succès par son talent de conteur et son style joyeux, qui apparaissent aussi bien dans ses romans et nouvelles que dans ses comédies et vaudevilles. Plus original est Jules Case (1854-1931), élève de 5e en 1867 : il travailla un temps au ministère de l’Instruction publique, puis devint journaliste (au Figaro, au Globe, au Réveil-Matin) et critique dramatique à la Nouvelle Revue, avant d’écrire des pièces féministes, dont les héroïnes refusent de se soumettre à l’ordre patriarcal et où il est facile de voir un hommage féministe à sa propre mère (La Vassale est jouée à la Comédie Française en 1895, Stella au théâtre de la Renaissance en 1902).

A la différence des précédents, un jeune élève de 5e du lycée Bonaparte de 1867 a gardé jusqu’à nos jours une véritable aura : je veux parler de Robert de Montesquiou (1855-1921), modèle à son corps défendant du Des Esseintes de Huysmans et surtout du baron de Charlus de Marcel Proust (il était par ailleurs le cousin de la comtesse Greffulhe qui, de son côté, servit de modèle à Oriane de Guermantes). Cet aristocrate snob et homosexuel, descendant d’une très vieille famille gasconne, les Montesquiou-Fezensac, ami de Sarah Bernhardt, de la princesse Bibesco, de Gabriele d’Annunzio, défraya la chronique mondaine par sa liaison avec Gabriel de Yturri mais fut aussi le défenseur infatigable de Debussy et de Fauré et l’auteur de la poésie la plus fin de siècle qui se puisse imaginer (Les hortensias bleus, La paroles diaprées, Les offrandes blessées, Sabliers et lacrymatoires). « Le singulier me touche et l’étrange me charme / J’excuse le bizarre et me sens fort épris / Du rare » peut-on lire dans Les hortensias bleus. Montesquiou, apôtre et incarnation du décadentisme, résume à lui seul ce moment culturel très particulier qui commence vers 1870 dans le lycée de la rue du Havre.

Que dire, pour conclure ?

Le lycée Bonaparte, à la fin des années 1860, apparaît comme une sorte d’étrange « finishing school » internationale, où de jeunes bourgeois et des aristocrates de toute la planète viennent se donner le bel air, ou le bon ton, celui de la bonne société de Paris. Ce qui fait le charme indéniable de la maison est que s’y croisent des individus qui, sans lui, auraient très peu de chance de se rencontrer, des catholiques, des protestants, des juifs et des libres penseurs, des aristocrates et des roturiers, des réfugiés politiques impécunieux et de jeunes millionnaires insouciants, de futurs universitaires et de futurs mondains, des Parisiens et des provinciaux, des Français et des Allemands, des Polonais et des Russes, des Roumains et des Américains, et même des Yankees et des Sudistes. Outre Emile Cornudet, ont trinqué avec le prince impérial, le 1er février 1868, Paul de Beaumont, Louis Cahen, Pierre Casimir-Périer, Henri Jagerschmidt, Antoine Sautereau, Paul Girard, Francis de Pressensé, l’Haïtien Joseph Chalviré, le Polonais Charles Zaleski, le Maltais William Blech, Paul Deschanel, Adrien de Lestapis, René de Maisonneuve, Antoine Béclère, Georges Cochery, Henri de Briche, Jacques Kulp, Jules Lévy-Lion et Ahmed Cottinet. Le lycée Bonaparte a la particularité de nettement surreprésenter des groupes ultra-minoritaires dans la société globale (par une sorte d’aberration statistique, les aristocrates, les protestants, les juifs et les étrangers, qui représentent 3% de la société française de 1867, donnent à Bonaparte la moitié de ses lycéens) et il se trouve que, par ailleurs, ces groupes surreprésentés sont tous peu ou prou liés à la notion de cosmopolitisme. Du reste, plusieurs orateurs de fin d’année saluent cette originalité, tout en demandant aux élèves d’aimer la France et de défendre sa culture (en 1868, à la distribution des prix des classes inférieures à la 4e, Bouillon, agrégé de grammaire, professeur de 5e, s’écrie : « si vous êtes cosmopolites par l’esprit, soyez français par le style »). En même temps, on ne saurait se cacher qu’on allait moins à Bonaparte pour communier dans des valeurs universelles que pour s’y créer des réseaux, en se disant qu’ils pourraient être utiles par la suite (Paul Leroy-Beaulieu l’avouera crument à ses électeurs de Saint-Affrique quelques années plus tard : vous pouvez voter pour moi en toute confiance parce que j’ai été élève au lycée Bonaparte et que, par conséquent, je connais la moitié des directeurs de ministère ; il cite d’ailleurs explicitement les noms de Ferdinand Buisson au Ministère de l’Instruction publique et de Louis Herbette au Ministère de l’Intérieur). Et les fils de grands capitalistes qui fréquentent le lycée en 1867 transforment bel et bien du capital économique en capital social.

Le lycée Bonaparte a commencé dans ces années-là à être un extraordinaire foyer culturel : c’est à Bonaparte que la littérature des professeurs s’est pour la première fois rapprochée de la littérature vivante, notamment à travers l’enseignement de Maxime Gaucher. Du coup, les lettres cessent d’être le pensum venu des Anciens qu’elles étaient encore pour un Vallès et deviennent quelque chose d’attirant, d’excitant, une propédeutique à toute création à venir. Camille de Sainte Croix (entré à Bonaparte en 1869) écrit qu’il vivait, lycéen, sous la quadruple influence de Stendhal, de Heine, de Baudelaire et de Théophile Gautier (la littérature comme vie, comme philosophie, comme art et comme métier). Cette passion collective pour la littérature se traduira dans les décennies suivantes par plusieurs importantes revues littéraires, liées au lycée (la Revue blanche n’étant que la plus célèbre). Alors que les humanités classiques commençaient à paraître déphasées au grand public (d’où, à peu près au même moment, le succès très ambigu de La Belle Hélène d’Offenbach), le lycée, snobisme aidant, a valorisé la littérature et l’art dans des milieux qui étaient parfois plus dotés en capital économique qu’en capital culturel. Le plus souvent, il a été un lieu de pure et simple reproduction ; dans certains cas, il a très clairement permis la transmutation du capital économique en capital culturel. La chose a été ressentie par Julien Benda, né en 1867, écrivant ceci dans La jeunesse d’un clerc, ouvrage publié en 1936 : « Le lycée qui m’élevait [Charlemagne] offrait une condition qui me semble aujourd’hui avoir eu son effet. Je le dirai par contraste avec ce qui se passait à la même date au lycée Condorcet. Là, des fils de brillantes familles parisiennes formaient dès la sixième une jeune camarilla dont les membres se sentaient appelés, comme d’essence, à tenir un jour les premiers rôles, notamment sur la scène littéraire, et eussent volontiers chanté, comme en vertu d’une loi sociale : ‘Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n’y seront plus.’ Et même avant. Rien de pareil au lycée Charlemagne dont la clientèle était faite d’enfants d’humbles familles commerçantes, entre lesquels ne songeait à se former aucune idée de cénacle. »

Le lycée Bonaparte a été très clairement un grand lycée libéral, plus que proto-républicain. On y a aimé les libertés publiques, la liberté de conscience et la liberté intellectuelle, on y a pratiqué la pédagogie de la douceur et de la confiance ; mais on n’y a pas été très à gauche. Bref, l’idéologie naturelle de Bonaparte/Fontanes/Condorcet est l’orléanisme, un idéal à l’anglaise de parlementarisme conservateur. De l’Angleterre, on aime à peu près tout, le fait qu’elle ait su conserver sa monarchie et son aristocratie tout en explorant les voies de la modernité économique, son modèle de parlementarisme, sa tolérance religieuse, son réformisme, son ouverture au monde, l’asile politique inconditionnel qu’elle offre aux proscrits, son goût pour le sport, la gentlemanly conduct de ses élites, et jusqu’à Gladstone et Disraeli, qui commencent leur alternance en cette même année 1867. Cette modération politique condorcéenne se constatera tout au long de la Troisième République : le lycée fournira abondamment le personnel politique de centre droit (Albert de Broglie, Léon Say, Sadi Carnot, Jean Casimir-Périer, Georges Cochery, Edmond Halphen, Joseph Caillaux, Paul Deschanel, André Tardieu, Georges Mandel), beaucoup plus que le personnel politique de gauche, qui sera essentiellement composé de provinciaux lower middle-class. On aura d’ailleurs déjà noté que le fonctionnement social de la maison, au moins jusque vers 1930, est presque exclusivement du côté de la reproduction : on est notaire, avoué, banquier, médecin, polytechnicien, général, diplomate, député de père en fils. La promotion n’existe qu’à la marge, pour Maurice Chevrel, Georges Aboilard, Léon Gény, François Collas, Gaston Sellier, Emile Taverna, Emile Varagnac, Albert Duchesne (on peut noter ici le rôle assez surprenant de Saint-Cyr qui intervient dans la moitié des grandes enjambées), mais aussi pour quelques élèves israélites sans doute soutenus par les institutions communautaires (Gustave Bloch, James Darmesteter, les frères Cohn), et plus encore pour le groupe des Polonais (même si ce sont davantage des aristocrates déchus que des prolétaires stricto sensu et s’ils sont sans doute eux aussi bénéficiaires d’un mécénat dont j’ignore les modalités).

Le lycée Bonaparte a été le creuset du franco-judaïsme, tel que l’a défini a posteriori James Darmesteter (dans Coup d’œil sur l’histoire du peuple juif, en 1881). C’est à Bonaparte que de jeunes juifs, pour la première fois, ont pu aspirer aux plus hauts postes de la société française, dans l’armée, les grands corps de l’Etat, l’enseignement supérieur, la politique, la littérature (la seule carrière qui leur soit restée fermée jusqu’à l’après SGM étant la diplomatie). Les familles juives qui envoient alors leurs enfants dans la maison de la rue du Havre aspirent à une francisation totale par abandon quasi-complet de l’identité juive, ce qu’on appelle l’assimilation. Ce sont des juifs de Kippour, qui ne vont à la synagogue que pour Yom Kippour et qui même, de plus en plus souvent, n’y vont pas du tout, car ils passent leurs vacances en Normandie pendant les fêtes d’automne.

C’est ce franco-judaïsme bourgeois qui sera totalement pris à contrepied par La France juive de Drumont, en 1886, puis par l’affaire Dreyfus des années 1894-1899, pour ne rien dire du gouffre béant de 1940-1944. Il n’est pas surprenant dans ces conditions que deux élèves juifs de Bonaparte, deux frères, aient été les premiers à dénoncer le changement de climat : André Crémieu-Foa, entré en 6e en 1867, a fait à Bonaparte/Condorcet/Fontanes de très bonnes études qui l’ont conduit à Saint-Cyr en 1876 ; en 1892, ce capitaine de dragons provoque Drumont en duel après que celui-ci a lancé sa campagne contre « les juifs dans l’armée » (« en insultant les 300 officiers français de l’armée d’active qui appartiennent au culte israélite, vous m’insultez personnellement ») ; Crémieu-Foa ne meurt pas dans le duel mais un de ses témoins, Armand Mayer, est tué peu après par le marquis de Morès dans une autre rencontre et le scandale est considérable ; Crémieu-Foa est muté en Afrique illico et meurt à la fin de l’année 1892, d’une fièvre attrapée lors de la campagne du Dahomey ; son frère, Ernest, entré lui aussi au lycée en 1867 (en classe de 8e) et devenu fondé de pouvoir dans une banque parisienne, publie alors La campagne antisémitique dans l’armée, qui dénonce l’état d’esprit qui est en train de s’emparer du corps des officiers et dont nous savons aujourd’hui qu’il va conduire, deux ans plus tard, à la tragique condamnation du capitaine Dreyfus.

On me permettra de rappeler que, par une cruelle ironie de l’histoire, mais qui n’est peut-être pas tout à fait un hasard, Edouard Drumont et Ferdinand Esterhazy ont été eux aussi élèves à Bonaparte (Drumont en 4e, en 1857-1858, Esterhazy de la 4e à la 2nde, entre 1860 et 1863). Drumont fut en France le premier théoricien de l’antisémitisme moderne, Esterhazy, héros des antidreyfusards au sommet de l’Affaire, est aujourd’hui tenu pour l’auteur du bordereau qui fit condamner Dreyfus. Nous terminerons par le portrait, social autant que psychologique, que dresse Joseph Reinach d’Esterhazy lycéen, au début du deuxième volume de son Histoire de l’Affaire Dreyfus (Reinach vient de rappeler qu’Esterhazy appartenait à une branche déclassée d’une famille de la grande noblesse hongroise) : « Ses camarades du lycée Bonaparteont gardé le souvenir d’un garçon maigre, au teint mat, le nez pointu, les lèvres minces, et presque pauvrement vêtu, d’une longue blouse qui semblait coupée dans un vieux manteau de général, le col de velours très haut, crasseux, masquant l’absence de linge. Il vivait à l’écart, ne cherchait pas à se lier, tranchant et sec, de répartie prompte, et trouvait alors le mot acéré et méchant. On ne l’aimait pas, mais on avait le sentiment qu’il n’était point banal, d’une intelligence précoce, si parfaitement étranger aux jolis enthousiasmes de son âge, dur de cœur, aigri déjà de ne pas être riche, sans autre ambition que la volonté nette de le devenir et de jouir de la vie. »

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